La transe du poète

Publié le par Alsciaukat

Joué-Lès-Tours
Léopold

l__opold.jpgJe ne suis pas allé sur l'ordinateur depuis deux bonnes semaines. Je souris en repensant à une époque où j'y passais presque tout mon temps libre. Je ne regrette pas ce temps passé, il a contribué à me faire devenir ce que je suis, et si tout n'est peut-être pas parfait dans ma vie, du moins ai-je Léa, et je n'en demande pas plus. Pour le moment. Non, c'est stupide, je ne vois pas pourquoi cela changerait.
Je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit dans ma vie que je regrette. Éventuellement y a-t-il deux ou trois choses que je ferais différemment si c'était à refaire, mais je ne vais pas jusqu'à regretter quoi que ce soit. Les regrets sont inutiles.
Je vais consulter ma boîte mail. Un seul nouveau message. Rien de surprenant après tout : mon anti-spam est fort efficace, et je ne dialogue avec personne par mail. Sans doute n'est-ce qu'un spam qui n'a pas été filtré.
Léa arrive derrière moi, me passe les mains sur les épaules, et je lâche le clavier pour me laisser aller sur le dossier de ma chaise. Je pose mes mains sur les siennes, et nous restons ainsi, immobiles. Dans ma tête tournoient des sensations que rien ni personne d'autre ne provoque.
Je me lève et l'entraîne sur le lit. Nous nous allongeons l'un à côté de l'autre et je la prends dans mes bras. Et soudain, alors que je pense à elle, je sens un picotement familier me traverser l'échine. Les mots naissent dans ma tête, entrent en collision les uns avec les autres, se mélangent. Je sais ce que c'est. Je veux montrer ça à Léa. Je me redresse et vais prendre une feuille, un crayon et une pochette pour m'appuyer sur le bureau, puis m'installe de nouveau sur le lit.
Alors, je me laisse entraîner. Des visions et des sentiments s'emmêlent dans mon esprit, des syllabes s'emboîtent gracieusement, et des tourbillons de pensée dansent à la lisière de mes yeux. Léa ne parle pas. Je ne lui ai jamais fait lire un de mes anciens écrits. J'entends la plume qui gratte le papier, mais je ne sais même pas ce que j'écris. Le stylo court seul sur la feuille.
Et la transe s'arrête. Je me laisse aller, m'allonge de nouveau, comme épuisé et revigoré à la fois.
Je regarde Léa. Elle me fixe étrangement, et une lueur que je n'arrive tout d'abord pas à identifier brille dans ses yeux. J'observe son visage, les courbes de ses sourcils, le léger renfoncement de ses yeux, son nez, sa bouche. Et puis je comprends ce qu'il y a dans son regard. Une sorte d'anxiété. Elle rit doucement, mais son rire est un peu gêné.
« Tu sais, je n'en suis pas là non plus.
- Quoi ?
- J'en ai juste fumé une, hier, avec Jérémy, et encore, je ne l'ai pas fumée en entier. Je ne pensais pas que mon haleine sentirait encore le tabac le soir venu. »
Je ne comprends pas. Elle est en train de m'expliquer qu'elle a fumé une cigarette.
« Je n'ai rien senti...
- Pourquoi as-tu écrit cela, alors ? »
Je prends la feuille.
« C'est très beau, vraiment très beau, tu sais ! Tu as du talent ! »
Je lise ce que j'ai écrit.

Dans ton corps alangui s'allongent les poisons,
Et ton sang qui bleuit écorche tes artères ;
Ton coeur cesse de battre et se remplit de terre,
Tes yeux se font de plâtre et oublient les saisons.

Ton corps reste, immobile, assis dans son fauteuil.
Ta main blanche et fragile sur tes infusions
Qui lorsque tu vivais te donnaient tes visions
Et qui t'ont entraîné au-delà de tout seuil.

Un sourire un peu triste flotte sur tes traits,
Bien qu'à mes yeux n'existe aucun charme à ta mort,
Que tout me semble sombre en ton dernier portrait.

Quand s'allonge ton ombre grandit mon remord
De ne t'avoir sauvé de ce sinistre sort.
Je n'ai su préserver ton coeur de ces attraits.

Et je ne comprends pas. Pourquoi ai-je écrit cela. J'étais bien, si bien, et ce poème respire la mort à plein nez, une détresse terrible s'en échappe.

Dans ton corps alangui s'allongent les poisons

« Léa... Quand j'écris, je ne sais pas ce que j'écris. J'écris, simplement, mais mon esprit est ailleurs. C'est très étrange, c'est comme une transe, tu vois ? »
Elle continue de me fixer, étonnée, et un peu dubitative.
« Je t'assure !
- Oui, oui, je te crois. C'est bizarre. »
En effet, c'est bizarre. Je lui souris.
« Désolé, je ne voulais pas que tu crois que j'essayais de te faire passer un message. Tu peux fumer si tu en as envie.
- Je n'ai pas l'intention de fumer, a priori, jeune homme ! C'était juste pour rigoler. Mais c'est bizarre, tout ça.
- Oui... Ca m'arrive depuis quelque chose comme six mois. Ou non, bientôt un an. Mais ça ne me l'avait plus fait depuis que nous sommes ensemble. »
Son regard se perd sur le plafond. Une sorte de gêne s'est installée. Je la prends dans mes bras et enfouis mon visage dans ses cheveux. Je la sens aussitôt se détendre. Elle a compris.
« Bah, dis-je en me séparant d'elle et en lui tendant la feuille, je te l'offre. Tu en fais ce que tu veux. »
Elle me sourit, franchement cette fois-ci.
« Merci. »
Je me relève et me dirige vers le bureau pour regarder mon mail.
C'est un mail de Julian.


Publié dans Léopold

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Commenter cet article

Altaïr 19/01/2008 13:34

Hmmm. Etrange...

Alsciaukat 27/01/2008 15:13

De fait...