Les Landes
Léon
Léopold
Nouveau coucher de soleil.Les rayons rasants de l'astre ourlent d'or les contours des pins qui nous cachent l'horizon, en une fresque scintillante et magique. Quelques oiseaux se dessinent en contre-jour sur la toile ambrée de ce ciel de début de soirée. Leurs cris rauques nous arrivent par intermittence, libres de tous les parasites qui n'ont cesse de les étouffer dans les milieux plus urbains. Je n'arrive pas à distinguer s'il s'agit de corbeaux. Un sourire se laisse flotter sur mes lèvres à cette pensée. Je n'ai rien écrit, cette semaine. Je n'ai pas parlé de corbeaux, et si j'y ai effectivement pensé, c'était d'une manière totalement différente de celle de Tours. Je vais reprendre ce cycle une fois revenu là-bas. Je les sens qui m'habitent encore, simplement ils se sont tus un instant pour me laisser profiter de neuf chutes de soleil, neuf étoiles embrasant l'horizon de leur poussière de feu, éternellement renouvelées, naissant le matin pour périr le soir.
Car nous partons demain. Je crois qu'il s'agissait d'une offre spéciale due au premier mai, et peut-être aussi parce que nous sommes dans la dernière zone de vacances, et qu'il y a donc moins de demande durant la semaine à venir. Jérôme, quand il me l'a dit, avait presque l'air d'hésiter encore à partir si tard ; il avait encore un peu peur, peur que cela ne se passe pas forcément parfaitement, qu'il ne s'entende pas si bien qu'il pouvait l'espérer avec Christelle. Et finalement, il regrette de n'avoir pas demandé jusqu'à mardi.
Cela m'inquiète un peu moi-même, mais je n'ai rien fait pour le séparer de Christelle. Les Landes m'ont retiré mes griffes à l'entrée, comme pour préserver les pins d'un spectacle aussi sinistre que moi en action. D'un côté, c'est embêtant : je reprendrai les griffes au retour, et finirai bien par les éloigner l'un de l'autre, peut-être même dans les pleurs ; d'un autre côté, je crois que j'avais besoin de profiter de cela. Je n'avais pas vécu quelque chose de semblable depuis que je vis avec Jérôme. Depuis que maman est morte. Ce n'est pas vraiment de la nostalgie qui s'empare de moi. Je suis simplement heureux de voir que je ne suis pas figé. Et les contradictions que cela provoque en mon sein ne me dérangent pas vraiment ; qu'importe si, pour une semaine, je suis bien en étant calme ? Qu'importerait, même, si je décidais de poursuivre ma vie ainsi ? Ce n'est pas mon genre, bien sûr, je ne crois pas que j'en aurai envie. Mais je refuse de m'enfermer dans un moule simplement pour continuer de correspondre à mon image. Je veux m'amuser, être heureux. La vie des autres m'indiffère ; mais si je devais m'en préoccuper pour être heureux, alors quel souci ?
« Il n'y a pas eu de flash vert. »
Je suis un peu déçu moi aussi. Et amusé par le fait que Léa aussi connaisse cette légende. J'acquiesce en silence, sans même savoir si elle perçoit ce mouvement indistinct, dans la pénombre qui s'installe lentement. Au sol, les pommes de pins sont des motifs de ténèbres disséminés comme au hasard par les géants d'écorce. Elle apprécie tout cela, elle aussi. Celle qui parvient à m'accompagner en silence. Pourquoi est-elle si jeune ? Le temps passe trop vite, et j'ai presque peine à me rappeler comment j'étais à son âge. Je retiens les mathématiques et la physique sans même le désirer, et je suis incapable de savoir ce qui a changé dans mon comportement depuis un mois ou trois ans. Je retiens des gens ce qu'ils aiment, ce qui peut les blesser, ce qu'ils détestent ; je saisis leurs habitudes sur le vif, je les apprends par coeur ; mais je ne sais jamais ce qu'ils sont vraiment, parce que je ne le veux pas. Cela ne m'intéresse pas.
Je me lève. Bien sûr que je sais qui ils sont. Je le sais par coeur, ça aussi. Ils sont tous les mêmes. J'abandonne Léa, je rentre, je veux me coucher.
Publicité