Déménagement et changement
Dijon
Julian
Voici l’appartement. Lilian et moi n’osons pas bouger. Il en a fallu du temps, sous cette chaleur à crever, pour transférer mes affaires ici, depuis la place Grangier. Il en a fallu du temps, sur le seuil, pour dire adieu à mon temple du sommeil, le cœur du tombeau à la forme étrange. On s’attache à ces murs, à ces meubles, à l’odeur qu’on respire et qu’on oublie, parce que le parfum du quotidien supplante si bien le reste, toutes ces effluves de la matière familière. Au début, les formes me faisaient peur. Le cortège des masques infernaux, peints en ombre sur les parois de mon sarcophage. Et puis je les ai domestiquées, ces ombres, ces grimaces.C’étaient mes ténèbres.
Rendre les clés. Ces clés au tintement amical, qui ont tant joué entre mes doigts, combien de fois ne se sont-elles pas blotties contre la chaleur de ma cuisse, au fond d’une poche ?
Adieu, mes clés.
C’est idiot. Lilian s’en moque. Il quitte l’Avenue Victor Hugo, la froideur de Papa, les angoisses de Maman. Il va découvrir la vie libre. Un an plus jeune que je n’ai pu le faire.
Mais tu as traversé d’autres fleuves que lui pour en arriver là…
Il y a le salon qui s’ouvre sur la cuisine, pièce arrondie et parsemée de fenêtres qui donnent sur Dijon. Nous sommes au dernier étage de l’immeuble, la vue est agréable. Il y a la salle de bain, et puis ces deux chambres. Une chacun.
Le soir, avant de m’endormir, je peux frapper quelques coups contre le mur, et je sais que Lilian m’entend de l’autre côté, dans l’obscurité. Je le sais car il me répond, et un code s’établit entre lui et moi. Nous parlons ainsi pendant des heures, à base de rythmes et de fréquences. Un langage sans phrase et sans mot : c’est ça, le langage des frères.
Je me retourne sous ma couette trop chaude, dans ce nouveau lit. Pas moyen de trouver le sommeil. Est-ce que cet appartement est le temple de l’éveil ? Je ne sais pas, mais je m’y sens bien. Loin de tout, du Miroir, et de toutes les fleurs fanées dans le livre de mon Cœur.
Ici je suis en sécurité.
Jusqu’à ce que tu y amènes les armes qui te détruiront.
Non, pas ici. Pas sous le toit que je partage avec mon frère.
On frappe à la porte de ma chambre. Je me lève, manque de trébucher maladroitement dans l’obscurité sournoise et encore méconnue. Lilian est en boxer dans le couloir, une main dans le dos, et l’autre dans ses cheveux longs qui lui coulent sur le visage. Il me dit qu’il n’arrive pas à dormir. Ses yeux fuient vers le sol, le feu et la glace courbés par la gêne. Je regarde son corps maigre et pourtant si parfait.
« Je peux dormir avec toi Julian ? »
Je lui réponds que oui, et il se glisse à ma suite sous la couverture. Nos regards de feu qui se brûlent dans la pénombre. Nos visages face à face, têtes posées sur le traversin. Les sourires qui se dessinent. Julian et Lilian Mahogany.
Combien de fois petit frère ai-je voulu prendre ta main et la serrer fort entre mes doigts, pour te dire à quel point les mots sont vanités, à quel point tout ça n’est rien. Pour te faire sentir combien le pouls parle mieux que nos bouches, comme le battement de nos poings sur le mur. Oserais-je te prendre dans mes bras, exploser toutes les barrières qui nous ont tant séparé ? Me retrouver ainsi presque nu contre toi, plus encore qu’un amant, un frère de sang.
« Lilian, qu’est-ce qui s’est passé, avec Florian ? »
Le silence éclate dans le temple de l’éveil, et j’entends le souffle de mon frère s’alourdir, s’épaissir. Ses cheveux dans mon cou, ses doigts le long de mon dos. Si proches, si vite.
Et ce sourire sur nos lèvres, qu’on ne pourra plus décoller maintenant.
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