J'étais quelqu'un d'autre, maintenant je suis fatigué
Julian
Le bar m’avait manqué. J’aime vraiment ce lieu insolite, cette tanière timide enfoncée entre deux murs de la rue Amiral Roussin, refuge des naufragés qui s’y échouent désormais en grand nombre. Louis m’a dit de retourner chez moi et de me reposer, qu’il était encore trop tôt pour reprendre le travail et qu’il s’en sortirait fort bien tout seul, mais je vois bien qu’il croule sous les clients, et puis ma chemise blanche et mon pantalon noir me manquaient, mon décapsuleur, mon calepin et le petit stylo pour noter les grosses commandes, le vieux Jack assis au bar, les quatre valets qui jouent aux cartes en fumant, et tous les habitués. Et puis il y a aussi tous ces gens que l’on ne connaît pas, les inconnus qui traversent notre vie un instant pour disparaître aussitôt : cette vieille femme en tailleur pervenche qui marmonne toute seule, sans que ses lèvres ne puissent cesser de remuer, et puis cette gamine qui chantonne le jingle d’une pub pour steak haché William Saurin, réprimandée par une mère un peu rustre, et l’homme, là-bas au fond de la salle, qui empeste l’alcool et me sourit de toutes ses rides, d’un air débile. La France d’ici est un peu abrutie, mais c’est cette France-là qui a remporté la victoire sur l’autre, la France que j’aime, ma France, le pays dans lequel je croyais vivre. Ce pays qui m’a trahi pendant mon sommeil.
La tristesse imprègne la ville, je l’ai senti dans les rues, de la mélancolie suinte dans le regard des gens, et puis une peur indicible, humeur trouble au fond des cœurs. Tout le monde s’inquiète, s’interroge, se demande ce qui va se passer maintenant. Moi je n’ai plus peur : quoiqu’il arrive, je ferai face.
Géraldine s’approche de moi et prend mon visage entre ses doigts aux longs ongles rouge sang. Elle dépose un baiser sur ma joue et confesse s’être fait du mourrons pour moi pendant cette semaine, tout en caressant l’ecchymose sur le haut de ma joue et la cicatrice sur ma lèvre inférieure. Elle me dit que ça me va bien, de jouer les héros, qu’elle est fière de moi, et puis j’ai peur de voir sa bouche d’un peu trop près, alors je m’écarte vivement de ses serres, en prétextant maladroitement que Louis a besoin d’un coup de main derrière le comptoir. Ce qui est faux, naturellement, car hormis le vieux Jack, personne n’est installé sur les hauts tabourets en cet instant. Le patron passe un coup d’éponge sur l’évier et ses yeux me surveillent, inquiets, je vois le bleu marine sans récif sonder mon expression pour s’assurer que je vais bien.
« Ca va Louis, t’en fais pas pour moi. J’ai dormi pendant presque une semaine, alors tu penses bien que j’ai de l’énergie maintenant.
- Mais enfin, je sais pas, bredouille-t-il, qu’est-ce qui t’a pris l’autre soir bon dieu ? »
Que pourrais-je lui répondre ? Moi même je l’ignore. Le feu d’une colère sans nom a pris possession de moi, et voilà que je n’étais plus vraiment moi. J’étais quelqu’un d’autre. Haussement d’épaules. Louis secoue la tête. Je repense furtivement à Maura, à qui je regrette de n’avoir pas pu dire au revoir. La reverrai-je un jour ? Sans doute pas.
En sortant du bar, je hume l’air du soir, agréable et doux, en enfonçant mes mains dans mes poches. Une profonde fatigue pèse sur moi, inexplicablement. Il semblerait que l’on soit d’autant plus fatigué que l’on a dormi longtemps, ce qui sommes toute est assez paradoxal. Je remonte la rue Amiral Roussin, la rue Musette, puis la rue de la Liberté, arrive place Darcy face à la porte Guillaume, me dirige vers la rue Docteur Chaussier et mon immeuble aux contours arrondis, comme les tourelles d’un château fort. La vieille concierge me toise d’un air méchant derrière sa porte, jusqu’à ce que je disparaisse dans les escaliers. Arrivé à l’appartement, je retrouve Lilian affalé sur le canapé devant la télévision, zappant de chaînes en chaînes, de navets en émissions débilisantes. Il souffle sur la mèche de cheveux qui pendouille sur son front tandis que je m’assieds à côté de lui, me demande comment s’est passé mon retour au travail. Je lui réponds que ça va, puis me lève, car le bruit de la télé me donne mal à la tête et j’ai besoin d’être au calme pour y faire le vide.
Voilà enfin ma chambre, le temple de mes rêves éveillés. Mon corps, allongé sur le lit, est saisi d’un rapide et profond sommeil.