Où donc est passé le pouvoir du Loup ?
Dijon
Julian
Il devait attendre la tombée de la nuit pour sentir le pouvoir du loup affluer. Après les cours, en rentrant du lycée, Arthur expédiait rapidement ses devoirs en grignotant devant la télé, puis s’allongeait sur son lit, les yeux rivés au plafond, et écoutait de la musique rock. Sa mère, d’une alarmante ponctualité, venait le chercher à vingt heure précise. Il rejoignait ses parents, qui mangeaient au salon, sur le canapé, devant le JT, leur assiette posée sur les genoux, le regard fixe et hypnotisé. Arthur se servait un peu dans la casserole et remontait dans sa chambre, pour écouter encore de la musique rock en fixant le plafond. Puis il se levait, ouvrait sa fenêtre et sautait dans le jardin. Là, il se mettait alors à courir, dans les rues, parfois en fermant les yeux, et il se sentait –Une gamine crie depuis le fond du bar et je relève mes yeux de l’ordinateur. Où est Louis ?
« C’te meuf c’est trop une folle j’te l’dis moi, elle a gueulé « vive Sarko » au bahut, ç’te folle elle va se faire tuer ! »
Je m’approche de sa table, où elle est installée de manière vulgaire face à ses deux amis, deux garçons patibulaires et stupides qui la regardent parler d'un air ahuri. Ils imaginent sans doute en secret sa manière de gémir pendant un orgasme.
« Moi j’y pense pareil mais je l’dis pas, j’suis pas une chelou comme elle, ç’te folle !
- Vous voulez boire quelque chose ? dis-je froidement. »
La fille tourne ses yeux mi-clos vers moi, je détaille son nez relevé avec un piercing sur l’aile droite, ses cheveux châtains-roux, sa peau blanche, couleur crème avariée. Elle me toise de son air idiot comme si j’avais parlé finnois. Avec cinq secondes de décalage, ses deux amis en font autant.
« Est-ce que vous voulez boire quelque chose ? je répète en sur-articulant, quitte à ce qu’ils remarquent combien je les prends de haut.
- D’la bière, me répond la fille, trois bières.
- Ok, dis-je sans demander de précision, avant de repartir vers le comptoir. »
J’entends murmurer derrière moi un vague « gros connard » mais préfère ne pas y prêter attention, même si la colère me fait trembler les mains et que mon sang entre en ébullition. Je voudrais déchaîner un orage et réduire au silence ces misérables mortels, mais je n’ai pas un tel pouvoir. Est-ce que je ne suis pas un dieu ?
Au comptoir, à côté du vieux Jack, deux jeunes allemandes discutent dans leur parler natal. Qui a dit que l’allemand n’était pas une belle langue ? Les français, en s’y essayant, n’en distinguent que la rudesse et les rugosités, mais ici, dans ces bouches germaniques, elle me semble chantante et poétique. Je repars avec mes trois bières au fond du Dionysos, les pose un peu brutalement sur leur table, glisse l’addition sous le cendrier, et retourne à mon ordinateur sans même les regarder.
Quelques lignes noires sur une page Word immaculée. Où en étais-je ?
Il semblerait que l’inspiration soit revenue, cette envie d’écrire née en moi sur les bords de la Seine, qui charrie des coulées de mots et d’images. Mon personnage, je le veux désormais plus vivant, plus tangible. Peu à peu, il acquière une véritable consistance.
Il se tenait là, assis sur le muret qui clôture le cimetière, les jambes repliées contre son ventre. Il avait le regard vague, perdu entre les tombes. La lune était ronde et pleine dans le ciel d’ombre, mais Arthur ne sentait plus le pouvoir du loup en lui. Cela faisait plusieurs jours maintenant qu’il s’amenuisait, il s’en était aperçu en affrontant un gang de skinheads la semaine passée. La force l’abandonnait, et cela le plongeait dans une profonde amertume. Non, il ne voulait pas perdre ce pouvoir. Pour le récupérer, il devait retourner là où, pour la première fois, il s’était manifesté. Auprès de J.
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