Deviens ce que tu es
Dijon
Julian
Le samedi, les clients affluent au Dionysos, en particulier les habitués du Saint Fiacre, le bar concurrent encore en travaux. Ce sont des dizaines de jeunes lycéens bobo issus d’un milieu aisé qui viennent boire de la bière et cracher leurs rires rauques, se plaignent de ne pas pouvoir danser, vomissent et cherchent à fumer des joints dans les toilettes. Arthur se plairait parmi eux. Je repense furtivement à mon personnage, qui m’est comme un alter ego, une sorte de double virtuel que je fais évoluer avec moi. Il n’est pas vraiment ce que j’aimerais être. Il est ce qu’il doit être. Un peu comme s’il avait son existence propre, comme si je n’avais pas réellement le contrôle de son destin. Il coule de mes doigts, il s’anime et prend vie par lui-même. Arthur. Je m’attache de plus en plus à lui, ce gamin insupportable aux cheveux longs. Il ressemble beaucoup à Lilian, et je crois que je m’inspire de lui pour le dessiner mentalement. Dans son univers, des gens aux super-pouvoirs découvrent leur vraie nature de héros, et Arthur en fait partie. C’est une histoire issue de mon imagination, nourrie par la lecture de nombreux comics. Je me souviens de ces BD que je volais à Florian dans sa chambre quand j’étais ado. Je les lisais en douce, je ne voulais pas que mon frère aîné n’apprenne que Julian, le petit intellectuel de la famille, pouvait se « rabaisser » à autre chose que la lecture de Stendhal ou de Proust. Je ne sais pas encore où est ce J. Evidemment, il est une sorte de double de Jed, parce que ma rencontre avec ce garçon était trop extraordinaire, et qu’il fallait que je la retranscrive d’une manière ou d’une autre. Le loup-garou, la puissance communiquée de lui à moi. Je fantasme ma propre existence. Et puis si L. est évidemment Lola, mon ex, elle est aussi cette « déesse-mère » dont Nathan parlait. A quoi joue Nathan, ce N. capable de localiser les autres Constellés ? C’est mon fantasme, ou bien est-ce aussi le sien, le nôtre ? Combien de gens le partagent ? Mon désir latent d’être connecté, d’être lié à eux. Mon Clan. Et si Nathan avait raison, et si c’était notre destin que de les retrouver ?
Il n’a jamais dit une chose pareille.
Alors c’est moi qui le dis.
Crois-tu au Destin ?
Ai-je le choix ? C’est le sens que je donne à ma vie.
Le Tribunal de l’Âme…
Je ne suis pas passé par le feu et l'eau, par delà la mort, non, je n’ai pas traversé ce Procès intérieur, pour reprendre la vie morne que j’avais avant. Je veux changer.
Devenir ce que tu es ?
« A qui tu parles, Julian ? »
Louis me regarde d’un air bizarre. Il transpire. La chaleur est suffocante au Dionysos ce soir, à cause du monde, nous devons courir un peu partout. Je me regarde dans le reflet terne qui se forme à la surface de l’évier. Qu’est-ce que…
« J’ai la tête qui tourne, dis-je en posant une main devant mes yeux.
- Va prendre un peu l’air, m’ordonne Louis, une lueur inquiète dans ses prunelles sans récifs. »
Je pose le torchon et sort du bar. La rue Amiral Roussin tremble à la lueur du crépuscule. Les jeunes boivent de la bière en riant et s’esclaffent avec outrance, à moitié ivres. Je passe une main devant mon visage. Qu’est-ce qui t’arrive Julian ? C’est quoi ces Autres qui murmurent en toi ? Je deviens dingue. Nathan m’a rendu dingue. C’était peut être ça que la boîte contenait : ma folie.
Ton Destin.
Alors c’est ça mon destin, être dingue ? Je préfère ne pas y croire.
Le Procès t’a appris que tu n’avais pas le choix.
Je repense à ces soirées de solitude, à travailler dans le noir dans mon ancien appartement, à me battre corps et âmes contre tout : mes cours, mes angoisses, ma vie… Tout était ennemi, que ce soir le Miroir ou le Temps, ou même le Papier. Qu’est-ce qui a changé ?
Toi. Moi. Nous.
Et si je ne voulais pas changer ?
Retourner dans la solitude ? Replonger dans le chaos sans fin et nébuleux d’une non-existence ?
Non, je ne veux pas de ça. Pitié Seigneur, le dieu païen vous implore, moi qui ne crois pas en vous. Puisse un ange me sauver de cet enfer…
Alors, Justin est apparu.
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