Où est Jed ?
Dijon
Julian
Tout un attroupement encercle la vieille Léonie à une table du Dionysos. Même les quatre valets de carte relèvent la tête depuis leur poker pour voir ce qui se passe, happés par la curiosité. Du sac de la vieille dame émerge la tête d’un petit chiot au poil duveteux, avec un regard niais et larmoyant, mais non moins attendrissant. « Il s’appelle Antoine, explique Léonie à tous les clients émerveillés, qui poussent des cris en souriant lorsque le petit animal tente de sortir du sac. C’est un nouveau. J’en avais un autre y a quatre ans mais il est mort, un jour qu’on se baladait, il était sur le trottoir, il a penché la tête et une voiture est passée, et couic, plus de tête. »
Je déglutis avec difficulté en versant le jus de fraise dans le verre de Justin, qui revient vers moi en me regardant, comme toujours, avec son regard bleu pastel plein d’émerveillement.
« C’est marrant de donner un prénom humain à un chien, dit il avec un sourire un peu idiot.
- Moi je trouve ça con, je réponds avec froideur. »
Non, je ne veux pas être sympa avec toi Justin. Ce serait trop facile. Ta fascination pour moi te rend niais, et pour rien au monde je ne voudrais te ressembler.
Tandis que Jed…
Tu lui ressembles déjà.
Oui, car je suis le dieu aigle mimétique, celui qui deviens les autres.
« Julian ? »
Je redresse la tête et regarde Justin qui ne sourit plus, mais semble soudain sérieux.
« Pourquoi tu parles tout seul, des fois ? »
Ma bouche sur tes lèvres, Justin, et c’est un cri dans ma tête, une grande clameur qui profère :
« où est Jed ? ».
Louis se fend la poire. Quelqu’un a marqué sur une table, au crayon de papier : Nietzsche est mort. Signé Dieu. Et la fille blonde, celle qui était là hier et que j’ai envoyé balader, demande : « Mais, il est mort récemment, Nietzsche ? ». Je ne peux pas empêcher un sourire de s’étaler sur mes lèvres. Et puis je pense à lui.
Et le sourire s’efface. Est-ce que je suis un dieu ?
Durcissement.
Je rentre à l’appartement. Rue Amiral Roussin, etc.
Et en marchant sous le vent froid de Mai, je pense à Maman à qui je ne donne pas de nouvelles. Et à Lola, très vite, pour ne pas entendre le tambour résonner dans ma tête.
Et je me demande : « où est Jed ? ».
La concierge massive au visage acariâtre me toise depuis sa loge, au rez-de-chaussée, derrière un rideau miteux. Elle me suit du regard dans l’escalier. Je monte les marches jusqu’au septième étage. Mes doigts sont gelés.
Pourquoi ne les réchauffes-tu pas ?
Je voudrais écrire un peu sur mon ordinateur, mais Lilian est en train de chatter sur MSN, et puis je n’ai pas l’inspiration. Il faudrait que Arthur apprenne à maîtriser le pouvoir de J., mais je bloque, je ne sais pas pourquoi. Comme si je ne voulais pas qu’il l’apprenne. A moins que ce ne soit Arthur qui m’en empêche, le fait d’avoir tué un homme de ses mains, sous l’influence du loup, l’a sans doute traumatisé. Qu’est-ce que je raconte ? Ce n’est qu’un personnage, il ne peut pas contrôler son existence. Je suis le maître de ce que j’écris.
Vraiment ?
Merde, je voudrais arrêter tout ça, de penser, de penser à ces choses. La machine, nous tous reliés. Tout ce délire qui n’a pas le moindre sens. Je veux sentir des bras m’enlacer, me serrer, fort. M’étouffer.
Je prends mon téléphone et écrit à Justin pour lui proposer de venir à l’appartement ce soir.
Lorsque s’affichent les mots « message envoyé », je souhaiterais penser à un autre, celui qui pense à Lilian, celui qui le caresse, celui qui l’embrasse.
Celui qui pénètre au plus profond de sa chair.
Mais tout cela n’est qu’illusion.
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