Survie

Publié le par Altaïr

Dijon
Julian

julian1.jpgDerrière les fenêtres du Dionysos, je regarde l’orage. Ces trombes d’eau qui s’abattent et glissent sur le verre. Ces rigoles qui se forment dans les ruelles. Et le bruit inlassable des gouttes tombées du ciel qui frappent la matière. Le bar est vide. Il n’y a que Louis et moi. Lui qui remplit des dossiers, moi qui glande derrière le comptoir. Je n’ai même pas pris mon ordinateur pour travailler un peu, poser par écrit mes dernières idées. Je voudrais faire de mes personnages les héros d’un futur proche, dénoncer les grands problèmes de maintenant, m’engager. J’ai abandonné l’idée d’en faire mon métier, de devenir écrivain, car je sens bien que je n’ai pas la fibre littéraire. Et puis il y a cette confusion, parfois, quand je ne sais plus si je suis moi, si je suis Arthur, si je suis les deux ou bien un autre. Et ça me fait peur.
« Ca va toi en ce moment ? me demande Louis en relevant la tête de sa paperasse. »
Il me regarde, mais sa main continue à écrire. Je ne comprends pas comment il fait ça.
« Ca va, je dis. Et toi ?
- Moi ça va toujours, il dit en rebaissant la tête. »
Menteur. Personne ne va toujours bien. Il y a forcément des moments où ça ne va pas. Mais pourquoi cette distance entre nous ? Pourquoi ne pas s’avouer l’un l’autres nos douleurs les plus profondes ? Je pourrais te dire moi, que je suis tombé amoureux du petit ami de mon frère, que je l’aime et qu’il m’aime, mais qu’il est parti pour Londres d’où il ne reviendra pas. Je pourrais te dire combien c’est dur de repenser à lui, et que je n’arrive pas à l’oublier comme avec les autres.
Et Justin ?
Ah oui, il y a Justin aussi. Mais je n’y pense pas.
Un coup de tonnerre retentit. C’est loin Londres. Tu ne pouvais pas aller à Paris, tout simplement ? J’aurais pu t’y rejoindre, on aurait pu vivre ensemble… Tu imagines, Jed ? Et le soir, quand je regarde la lune, est-ce que tu penses à moi ?
Et Lilian ?
Mon frère s’enfonce dans ses ombres. Il ne tient pas le coup. Je voudrais lui venir en aide, lui dire que je sais ce qu’il traverse, mieux que quiconque, car je connais les ombres et leurs ruses. Elles m’ont fait croire qu’elles n’étaient rien, rien que les mots « déprime » et « angoisse », sans rien derrière. Alors je me suis enorgueilli, et j’ai plongé pour explorer leurs abysses. Oui, je me souviens, au début de l’automne dernier, comment je me suis jeté dans les miasmes qui croupissent en moi. Car au fond de nous flottent des horreurs en suspension, un halloween permanent qui pourrit dans nos Cœurs. C’est malsain, tout ça. Mais ce ne sont pas que des mots. Les ténèbres m’ont enserrés de toutes leurs tentacules, elles m’ont retenu captif dans leurs rets. Je ne pouvais plus remonter, car ce n’est pas un jeu.
Et j’ai compris le sens du mot « dépression ».
Dehors, l’orage s’apaise. On en ressort grandi, de ces expériences qui font mal. Les cicatrices invisibles font preuve de maturité. Peut-être que tu dois en passer par là, Lilian, loin des bras de Maman qui voulaient te protéger, nous protéger.
Parfois je pense à Florian, je me demande comment il a vécu tout ça, avant nous. De loin, notre aîné ne semble pas tracassé par nos angoisses, par ces peurs indicibles qui coulent en nous et nous rongent. Mais après tout, est-ce que ça se voit en moi ?
Oh oui, ça se voit Julian, dans ton regard de feu torturé, tu es l’angoisse liquide qui a pris forme humaine.
Alors, je pense à Justin. Mes doigts composent un message et le lui envoient. Le soir, dans le temple de mes rêves éveillés, il me rejoint. Nos deux corps se retrouvent et s’enlacent. Lui, il croit que c’est de l’amour. Moi, j’appelle cela de la survie.
Mais je ne lui dis pas.
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Publié dans Julian

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Commenter cet article
A
Beh vàlà, c'est parfait comme ça :) Parfait avec le frag précédent de joie éphémère, la réalité qui est toujours là, dont on essaie tant bien que mal de faire abstraction, sous peine de trop en souffrir... et Louis, qui cache ses ombres à Julian, j'espère qu'un jour il s'ouvrira !
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A
Eh oui, qui sait? Je ne sais pas trop encore comment amener ce moment.
A
C'est très beau cette notion de survie. Comme cette recherche d'amitié, de câlins, d'une personne auprès de soi que tous nous faisons, moi le premier. Je sens cette douleur contre ma peau...
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A
Oui...
M
Un Julian plus mature qui essaie de s'en sortir concrètement... ça c'est de l'évolution! (passionant de les voir grandir tous ces personnages d'ailleurs...) Même si Justin et Lilian en font les frais....J'approuve, la suite la suite!!
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A
Ca vient Marion, très vite même...
M
"Lui, il croit que c’est de l’amour. Moi, j’appelle cela de la survie."Bah si c'est pas super dur ça, je ne m'y connais pas ...
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A
Ouais, j'étais d'humeur dure, là.