La famille Mahogany, lâchement immobile
Dijon
Julian
Inspiration. Je jette un dernier coup d’œil à Lilian, qui dissimule derrière ses cheveuxdes yeux chagrinés. Maman n’y verra que du feu ? Tu parles… En cinq secondes, elle aura compris que tu ne vas pas bien, petit frère. Je voudrais le secouer, lui dire de faire un effort. Mais je ne bouge pas.
Ma main actionne la poignée. Nous entrons. De son bureau, Papa, le Grand Roi de l’échiquier blanc, le Seigneur du Papier rongé par le cancer, nous toise du haut de sa rigidité. Parfois, j’aimerais ne pas lui ressembler, mais quand je reste immobile, paralysé, comme tout à l’heure avec Lilian sur le seuil, je comprends combien je suis le digne fils de mon Père. Une statue de lâcheté.
Maman s’affaire, finit de préparer la table, nous embrasse à la volée et nous demande de nous installer. Lilian et moi seuls dans la salle à manger, face à face. Je lui adresse un sourire, mais il ne me le rend pas. Papa arrive sans nous parler. Je sens la glaciation instaurée entre lui et moi depuis qu’il sait que j’ai arrêté mes études, depuis qu’il m’a récupéré dans son propre hôpital, dans le coma, après que je me sois battu contre une bande de skinheads. Ouais, je ne suis pas un bon garçon, finalement. Ca te fait peur Papa ? Moi cette idée me plait.
Sans doute parce qu’elle est fausse.
« Alors mes chéris, demande Maman, essoufflée, comment ça se passe dans votre appartement ? »
Papa se rigidifie davantage. J’avais oublié ce détail, le stratagème des deux frères qui a dû lui rester bien en travers de la gorge. Tu voulais me couper les vivres, hein Papa ? C’était ta technique pour me punir ? Mais Lilian est arrivé et voilà, comme tu peux le voir, ton plan a échoué. Nous avons notre propre appartement. Désormais je n’ai plus du tout besoin de toi.
« Ca se passe bien, je dis. Florian ne vient pas aujourd’hui ? »
Cette fois, c’est Maman qui se raidit.
« Il est chez ta belle-sœur, explique-t-elle d’un air pincé, sans me regarder, tout en coupant le melon avec violence. »
Maman n’aime pas qu’Elodie s’accapare son fils et sa petite fille. Elle est comme ça Maman, elle voudrait garder sa famille pour elle seule. C’est son côté méditerranéen, le troisième et le quatrième ruisseaux de Sang. Et puis il faut bien le dire : Elodie est une garce. Ca se voit à sa manière de minauder pour un oui et pour un non, elle veut nous prendre Florian. Moi je ne l’ai jamais vraiment appréciée.
« Alors, Lilian, tu es prêt pour cette semaine ? demande Papa. »
Ah oui, le baccalauréat. Je ne sais pas ce qui taraude le plus mon frère, entre le départ de Jed et le stress de l’examen qui approche. Toute la semaine, il a révisé avec son ami Alexandre, mais ça ne semble pas le rassurer. Allez frangin, c’est rien le bac, c’est facile.
« J’espère que tu vas nous avoir une mention, toi au moins, continue Papa en mettant un morceau de melon dans son bouche. »
Je lève les yeux au ciel.
« Je te rappelle, Papa, que j’ai eu une mention très bien, moi. »
Mon cœur bat à tout rompre. Papa ne me regarde pas. Il mastique son melon sans rien répondre.
« J’ai eu une mention très bien, je répète, et le sang dans mon visage pulse si fort que je n’entends presque pas ces mots tremblants échappés de ma bouche. Et je suis serveur dans un bar, et ça me plait, je rencontre des gens, je gagne ma vie, je m’épanouis, je suis heureux. »
La sphère colère ROUGE explose dans mes joues et mes tempes ROUGE elle peint en écarlate les murs de la salle à manger ROUGE et vos corps de chair tendre rougit par elle se recroquevillent dans leur immobilité.
Et aucun de nous ne fait le moindre mouvement.
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