Avant goût de la Destruction en approche
Entre Rome et Naples
Julian
Nous avons quitté notre hôtel à Rome pour descendre à la villa de M. Mizri, le père de Laetitia, que je n'ai jamais rencontré. Début Mai, lorsque Lilian et moi avons emménagé dans notre appartement, c'est une vieille femme empressée qui m'avait fait visiter et signer les papiers. Car d'après ce que j'ai cru comprendre, M. Mizri est un homme trop important pour faire son propre travail lui-même. Laetitia regarde par la fenêtre du wagon en triturant sa lèvre inférieure. Je voudrais lui parler, lui demander ce qui ne va pas, manifester mon inquiètude. Mais vous commencez à me connaître, vous savez combien je suis trop lâche pour ça. Enfermé dans mon mutisme de glace. La silhouette du Vésuve se dessine avec majesté au bord de la mer. Je contemple la ville napolitaine comme un enfant émerveillé. Je SUIS l'enfant émerveillé. Laetitia marche devant. Quelques mètres nous séparent. Perdue dans une nappe d'angoisse et de soucis. Moi je m'en fous. C'est sa famille. Ce sont ses problèmes. En quoi suis-je concerné ? Nous passons nos vacances ensembles pour oublier la solitude immense, nous cultivons l'insouciance et la liberté. Laetitia, ne fait pas crouler ce que nous avons bâti pour nous protéger du Monde, ne le ramène pas à nous. Je dis que je m'en fous, et je m'en fous.
Mais au fond j'ai compris que la fin était imminente.
M. Mizri est un homme petit et sec, dont le visage frêle est dévoré par un sourire pervers sous sa moustache fine. Je n'arrive pas à croire que Laetitia soit la fille d'un type pareil, avec sa peau veloutée, son visage sans imperfection et ses battements de cils délicats. Non, ce n'est pas possible. Nous dînons derrière une baie vitrée avec vue sur le Golfe. Je savoure le luxe à l'état pur. Si tu voyais ça Lola ! Combien de fois n'ai-je pas rêvé, dans tes bras, d'un dîner en tête à tête avec des chandelles et une vue splendide sur le port napolitain ? Aujourd'hui je me demande où sont passés le romantisme et l'amour. De ces rêves il ne reste plus grand chose ; de ces images, des vestiges de scepticisme et une lucidité exacerbée, mettant à jour la haine implacable du non-sens absolu.
M. Mizri ne cesse de me poser des questions. Comme convenu avec Laetitia avant de monter dans le train, je débite mensonge sur mensonge. Moi aussi je suis étudiant en Droit à Dijon, j'ai suivi un parcours brillant et je songe à devenir avocat. Soudain je repense à Jill, sa déchéance prématurée. Pourquoi ce chaos ? Pourquoi ne sommes nous pas des étudiants brillants, pour de vrai ? Pourquoi faut-il que nous jouions à détruire nos existences, dans l'alcool, le sexe et la drogue ?
Je regarde Laetitia qui mange en face de son père sans jamais lui parler ni le regarder, masquée derrière ses horribles lunettes de soleil alors que le crépuscule noie le Golfe de teintes orangées. Je croirais revoir Jill et sa haine, Jill et ses cheveux bleus de Furie. Te détruirai-je aussi, Laetitia, quoi que tu en dises ? Teindras-tu tes cheveux ? J'ai broyé ton amie car nous étions trop intelligents pour nous aimer. A présent, qui de nous deux
brisera l'autre ?
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