L'amour à Venise
Venise
Julian
Ils sont partis pendant la nuit. Je ne les ai pas entendu. Ce matin, en me réveillant, je me suis retrouvé seul dans la chambre d'hôtel. La jeune femme à l'accueil m'a informé de leur départ précipité, en ajoutant qu'elle ignorait quand ils comptaient revenir. Ils ne reviendront pas.
Je sais. Je l'ai compris presque dès le début, dès que j'ai vu Andréa et la façon dont Laetitia le regardait. Peut-être au fond suis-je heureux que tout ça se termine ainsi. Peut-être aussi suis-je accablé par ce périple italien, la décadence dans laquelle j'ai été entraîné, la déception immense. Comment a-t-elle pu me faire ça ? Comment ai-je pu la laisser me faire ça ? Je voudrais pleurer, évacuer le poids de ces dernières semaines sur mes joues dévastées, mais je ne peux pas.
Alors je fais mes valises, méticuleusement, je range mes affaires et je descends payer l'hôtel. Je me retrouve dehors, dans une ruelle vénitienne, je n'ai plus d'argent, ruiné par nos excès, à peine me reste-t-il de quoi rentrer, peut-être un peu plus. Je vais sortir de cette ville et prendre le train pour Dijon, je veux quitter cet enfer, les coulées méfitiques qui bouillonnent dans l'eau trouble à côté de moi, et m'aspirent dans le tourbillon de leur noirceur. Je n'ai plus aucune notion du temps. Il me semble presque que le crépuscule est là.
Dans le canal, à ma droite, une gondole passe. Le gondolier me regarde, de ses yeux plissés, il me dévisage et, sans un mot, s'arrête. Il a compris que je n'étais pas d'ici et m'invite à monter, d'un geste de la main. Je refuse poliment, continue mon chemin, avant de faire volte-face. Après tout, je n'ai plus rien. Pourquoi ne pas m'offrir un dernier cadeau ? M'offrir une dernière chance. Je me retourne vers le gondolier, le gratifie d'un sourire, et embarque avec ma valise. La gondole tangue un peu, je ne me sens pas rassuré. Derrière moi, l'homme nous fait glisser sur l'eau avec habileté. Nous nous engouffrons sous des ponts courbés, nous parcourons la ville à travers ses ruelles les plus exigues, parfois en croisant une autre gondole, et alors il faut se lancer dans une manoeuvre complexe afin de pouvoir passer. J'ignore où nous mène notre chemin silencieux. Il me semble que le voyage dure des heures, et la nuit enchanteresse fait tomber son obscurité sur nous. Je ne comprends pas. Mon coeur bat de plus en plus fort. Ces heures sont-elles réelles ? Je sens son regard sur ma nuque, son regard chaud qui détaille mes traits et les boucles de mes cheveux châtains, il voudrait approcher sa main et me caresser, je ferme les yeux et je pleure en espérant que ça ne soit pas un rêve, quand le bout de ses doigts vient effleurer ma peau, d'une caresse tendre et affectueuse, à mille lieues de la sauvagerie sexuelle de Laetitia. Je me retourne et je le vois qui me sourit, le beau gondolier, Joàn Alexandèr Martinèz, son visage illuminé par la joie.
Je veux tes yeux dans mes yeux embués d'alcool et de rêve, je veux que jamais cette nuit ne s'éteigne, d'un souffle maladroit sur une bougie solitaire.
La bouche de Joàn vient heurter la mienne avec douceur. Venise est l'unique témoin de notre baiser, et je voudrais hurler. Promettez-moi, promettez-moi que ça n'est pas un rêve... Je ne sais plus quelle heure il est, je ne sais même plus où je suis...
« Eres en mis brasos, mi principe... Al lado de mi corazon. No es un sueño. O si es un sueño, es el mas maravilloso que nunca he vivido. »
Joàn me parle en espagnol, notre italien n'étant pas assez perfectionné. Il est venu de Madrid pour faire ce petit boulot ici, que je croyais réservé aux seuls vénitiens. Entre ses bras, j'ai l'impression d'être un petit garçon, protégé et serein. Je me sens bien. Il me semble même que jamais je n'ai été aussi bien.
« Quiero quedarme contigo aqui, je dis dans un murmure.
- Pero... ¡ Que pena ! Yo tengo que irme en algunas horas... Es mi ultimo dia en la ciudad, voy a volver en Madrid... »
Joàn semble vraiment confus. Malgré la barrière de la langue, je peux lire dans ses yeux toute la bonté et le respect qui l'anime à mon égard. Son corps trapu et musclé me serre fort contre lui, et mes doigts se perdent dans les boucles de ses cheveux d'or. Embrasse moi. Embrasse moi encore. Une dernière fois. Puis une autre encore...
Je me réveille dans le train pour Dijon. Le véhicule se met en branle et démarre peu à peu. Mes yeux épuisés ont du mal à s'habituer à la lumière du jour. Est-ce que tout cela n'était qu'un rêve ? A côté de moi, les passagers du compartiment dorment profondément. Je regarde par la fenêtre, derrière laquelle des campagnes défilent, toutes identiques. J'ai soif ; je fouille dans mon sac à la recherche d'une bouteille d'eau. Alors, je découvre sur mon bras, à même ma peau, la preuve intangible de la réalité :
« Te quiero. No me olvides. »
Non Joàn, par delà les kilomètres qui nous séparent, je le jure, je ne t'oublierai pas.
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