Tête à tête avec le frigo
Dijon
Julian
Réveil. Quelle heure est-il ? Je sens une tension dans mes membres, des courbatures. La soirée d'hier a été éprouvante au Dionysos. De plus en plus, les clients affluent en masse, si bien que Lullaby et moi sommes complètement débordés. Et comme nous n'arrivons pas à communiquer tous les deux, incapables de nous comprendre, la situation n'en est que plus délicate. Louis, dans tous ça, n'arrange rien. Il passe en coup de vent, l'air occupé, il ne prend jamais part à nos tensions. A croire qu'il n'aime plus le contact des gens. Je ne comprends pas pourquoi le bar a changé ainsi. Non pas que ça me déplaise, au contraire, je préfère cette ambiance moderne à celle d'avant, mais je ne saisis pas ce qui a poussé Louis à abandonner son petit repaire pour naufragés, ce qui l'a amené à en faire un bar branché et qui réussit. Lorsqu'il prétend que c'est ce qu'il a toujours voulu, j'avoue avoir du mal à le croire. Le réveil sonne une seconde fois. Je me redresse, l'éteind et m'assied sur le bord du lit. J'enfile une chaussette, puis une autre. J'ai froid aux pieds ce matin. Le temps, lentement, retourne à l'hiver, et je songe amèrement que le temps passe vraiment trop vite.
Me prépare un café, quelques tartines beurrées. Aucun bruit dans l'appartement. Lilian est à la fac. Je regarde par la fenêtre. Le vrombissement du frigo se met en marche. Il n'y a rien d'autre à part ce bruit et moi. J'aime cet appartement. Nous avons eu de la chance de le trouver aussi facilement. Peut-être même que je l'aime davantage que je n'aimais mon temple du sommeil...
Non, non, c'est impossible. J'y étais vraiment attaché. Sans doute l'objet de mon affection a-t-il simplement coulissé d'un point à un autre.
Dans le même immeuble, je sais que Laetitia baise avec Andréa, son beau milanais qu'elle a ramené d'Italie, comme on jouit d'un objet précieux avant de s'en débarasser. Combien de temps cela durera-t-il encore ? Combien de semaines avant qu'elle ne se lasse et en choisisse un nouveau ? J'ai tant de mépris pour cette fille.
Dans le même immeuble, je sais que Mme Richard, la concierge, regarde la télé, ses gros pieds enfoncés dans d'épaisses charentaises, et son chien mutant ronflant à côté de ses mollets plein de veines éclatées.
Je ne connais pas les autres locataires. Pas encore. En tant que membre et fondateur du futur Clan des Constellés, il va bien falloir que je m'immisce dans leur vie, que j'étende mon aura bienfaisante de dieu depuis le noyau de ma vie, cet appartement, en cercles concentriques, comme lorsque l'on jette un caillou dans une eau stagnante. Je suis le morceau de roche qui va perturber l'équilibre des choses. Laissez moi entrer dans vos vies, laissez moi vous connaître.
Je me sens tellement seul dans ce Corps.
dans ce Coeur.
dans cette Âme.
Et toi Joàn, est-ce que tu penses à moi ?
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