Je ne suis pas prêt
Dijon
Julian
Kokhavah – oui, c'est le prénom de cette petite chose de 52 cm – a une façon de me fixer des plus étranges. Quand je reste penché au dessus d'elle dans sa couveuse, incapable de produire ce sourire niais dont s'affublent les autres personnes qui viennent lui faire « gouzi-gouzi », elle me regarde avec sérieux. Et voilà un nouveau petit tabernacle de chair, un nouveau point dans l'immensité. Tu ne le sais pas encore, petite, mais le monde n'est pas très beau. Peut-être que tu n'aurais pas dû naître. Je ne sais pas si je suis prêt pour ça, la preuve : j'ai été absent pendant presque toute la grossesse de ta maman. Est-ce que tu m'en voudras, plus tard ? De toute façon, même si je reste, tu m'en voudras. Les filles en veulent toujours à leur père. Les fils aussi. Il n'y en a que pour maman. Maman par-ci, maman par-là... Regardez, même moi je déteste mon Père. Pourquoi ? Est-ce que c'est un complexe d'Oedipe ? Oui, peut-être, mais toi tu es une fille, une petite Electre. Electre aimait Agamemnon. Est-ce que je suis Agamemnon ? Merde, ce Roi avait une barbe, une carrure, un âge. Moi je ne suis qu'un freluquet de vingt ans, je n'ai même pas eu le temps de vivre. Je ne peux pas m'enfermer si tôt dans la prison que tu dresses autour des autres, Kokhavah, par ta simple existence... Pourquoi les bébés humains sont ils si dépendants, contrairement à ceux des autres animaux ? Pourquoi es tu si faible et si fragile ? Ah oui, ta fragilité. L'angoisse constante qu'il ne t'arrive quelque chose. D'ors et déjà je frémis lorsque je vois quelqu'un te porter, j'ai peur qu'il ne soutienne pas bien ta tête, qu'il ne te fasse tomber. Si je restais près de toi, je ne respirerai plus jamais. Mais d'un autre côté, comment partir ? Maintenant que je suis là, dans cette chambre, avec Lola... Comment lui dire : « ok je suis venu voir le bébé, maintenant je m'en vais ». Louis m'a même donné quelques jours de congé. Si je restais seul à l'appartement, le silence serait insupportable. Ici, la famille de Lola me lance des regards oppressants. Où étais-je pendant tous ces mois ? Qu'est-ce que je faisais ? Désolé, je m'envoyais en l'air avec de jeunes gens, je buvais, je me droguais, je dansais. Parfois je travaillais un peu, histoire de garder la face. Mais même le Dionysos a perdu son charme, je n'y ai plus ma place. Tout ça c'est à cause de Lullaby, forcément. Je regarde le bébé qui dort dans la couveuse. Lola est allongée sur le lit et fixe le vide du plafond. Machinalement, je tripote ma gourmette. La petite gourmette en argent. Mon cadeau d'anniversaire, pour mes 20 ans. Tu te souviens, Lola ? Et ces petits chiffres que tu y avais fait graver...
26 – 10 – 06.
Oui, c'était le jour de notre premier baiser. Le début de notre relation. Mais... mais... Attends une minute !
« Lola, elle est née quel jour, la petite ?!
- Le 9. Un peu après minuit. Pourquoi ?
- Ben, je suis pas sûr, ça serait une drôle de coïncidence...
- Allez vas-y, dis...
- Je crois qu'on s'est rencontré le 9, toi et moi. Le 9 Octobre, l'an dernier. Tu sais à la -
- ... à la BU oui, comment oublier...
- C'était chouette. Vraiment.
- Oui... »
Je le sais Lola, à ta façon de me regarder, tu voudrais qu'on se remette ensemble. Tu me pardonnerais tout, j'en suis sûr, tu oublierais ma lâcheté. C'est un peu ta faiblesse aussi. Tu crois qu'on ferait une belle famille ? Des parents de 20 ans qui ne savent pas quoi faire de leur vie, c'est ça que tu imagines pour la gosse ? Je pourrais jouer la comédie, oui, sans doute. Quelques jours, quelques semaines. Si je mettais ma lucidité de côté, ça pourrait même durer des mois. Mais ce qu'il faut à la petite, c'est toute une vie, et c'est quelque chose que je ne peux pas offrir. Merde, je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas où je vais. Je regarde ma vie dans le ciel, mon passé, mon présent, mon avenir, je n'y vois qu'un entrelac de viscères impénétrable. Je pleure à nouveau. Comment ils font ces gens qui ne pleurent jamais ? Comment peut-on vivre sans larmes ?
Lorsque mes yeux se fondent en eau, je repense à Venise, je revois les canaux verdis, les gondoles amoureuses et je sens la main de Joàn dans mes cheveux. Est-ce que c'était un rêve ? J'ai peut-être tout imaginé, comme la mère de la narratrice sarde dans le roman Mal de pierres... Après tout, ma grand-mère est folle, alors pourquoi pas moi ?
Non, sa bouche, ses yeux, son coeur, tout ça c'était vrai, l'éclat frais de son rire madrilène, le vent qui jouait avec ses boucles d'or mat. Comment te retrouverai-je bel ange espagnol ? M'as-tu oublié ? Si tu savais, si tu savais dans quelle galère je suis moi, avec ce bébé, avec cette fille qui m'aime et que j'aime, mais qui ne comprendra jamais que je ne PEUX pas être père.
J'ai vaincu le tambour. Mais sous la peau rythmique se cachait un nouveau souffle d'angoisse.
Alors que faire ? Rester et souffrir ou partir et supporter ma lâcheté ? Quel est l'acte le plus lâche ? Le dilemme se dresse autour de moi. Je prends ma tête entre mes mains et je ne sais pas ce qui va se passer.
Je suis perdu.
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