Requiem

Publié le par Altaïr

Dijon
Julian
 
julian1.jpgVous les entendez ? Ces cris qui montent dans le soir refroidi ? Des sirènes hurlantes dans le vent. Et les rythmiques tremblantes de néons aveuglants. J'enfile ma veste et mes mitaines, resserre l'écharpe sur mon cou jusqu'à la strangulation. Lullaby me regarde. Je sens ses yeux qui me percent le dos et je ne bouge pas, je n'ose pas me retourner et riposter, de mes prunelles acajou pleines de feu et de glace.
Moi je suis le lâche.
Je suis celui qui abandonne ceux qui ont besoin d'aide. Je suis celui qui ne sait pas aimer. Celui qui ne sait pas être aimé. Et je me hais.
La porte du bar claque au ralenti derrière moi, et le sol se met à défiler sous mes pas. Je n'aurais pas dû prendre cette saloperie. Je regarde les jours qui se succèdent et je vois mon monde qui se brise. Pastille bleu inconscient. Ouvre la bouche. Avale. Il m'en reste deux ou trois, vestiges couleur pastel d'un été décadent, bonbons colorés aux pouvoirs shamaniques.
L'hiver est en approche. Je le sens. Le ciel est bas et pèse sur Dijon comme une épaisse chappe de plomb. Je ne regarde plus les rues, car je ne les connais que trop. Merde, où sont passées les perspectives, où sont mes horizons ? Ma vie se résume-t-elle à ce décor de carton-pâte, calciné par la monotonie ? Je pourrais faire le trajet de chez moi au Dionysos les yeux bandés, tant mes pieds ont appris l'aspérité de chaque pavé, de chaque coin de trottoir. Et cette pensée me donne la nausée.
Cette ville est chargée d'images. La lente et pénible dégradation de mon Être. J'étais un garçon innocent, vous savez, en sortant du lycée. Pourquoi suis-je devenu ce que je suis ? Pourquoi cette lassitude à vingt ans ? Qu'en sera-t-il dans dix ans ? Je ne peux même plus me projeter, imaginer mon futur. Je suis prisonnier d'un présent qui s'enfuit sans cesse, obnubilé par un passé trop lourd de souvenirs. Est-ce qu'on peut vraiment oublier ?
Rue Amiral Roussin. Rue du Bourg. Rue de la Liberté. Place Darcy. Rue Docteur Chaussier. Je me perds dans ce labyrinthe trop connu. L'espace et le temps se contractent, se replient sur moi comme un drap roulé en boule.
Oh oui, je l'ai déjà fait. Je voudrais danser sur les rives bordées de cyprès. Tu les connais, n'est-ce pas Julian ? Tu l'as déjà fait. Rappelle toi : la grève de cailloux blanchis que vient lécher le fleuve éclatant comme le lait.
J'ai franchi une fois le cours du Léthé et ses eaux d'oubli. A cette époque je voulais oublier le Clan de Maïa et Sethi, l'échec de nos rêves infantiles. Je suis devenu quelqu'un d'autre. Un Julian différent. Déjà, je change, vous avez remarqué ? Je ne me reconnais plus. Qui suis-je réellement ? Combien suis-je ? Lequel était là le premier ? Après tout, c'est un nouvel échec, pour un nouveau Clan mort-né. J'ai été trop bête pour y croire, désormais il faut ravaler le temps. Et le bébé. Comme j'aimerais qu'il retourne dans le ventre de sa mère et, par un tour de prestidigitation, voir le ventre bombé rétrécir, rétrécir, rétrécir encore... Disparu, l'enfant qui est la cause de ma souffrance et de ma culpabilité ! Je dois être seul car je ne sais pas être avec les autres. Je ne comprends pas ce qui nous lie et ce qui nous sépare. Je ne comprends pas que nous soyons deux et non pas un, et que nous cherchions sans cesse à redevenir un tout sans le pouvoir vraiment. Je ne nous comprends pas.
Pourquoi ces choses qui m'échappent ? Pourquoi ne puis-je pas tout savoir ? Je souffre de n'être pas omniscient, je souffre de me sentir incomplet et fragile. Une pierre pourrait tomber et briser mon corps, et dès lors je n'existerais plus. Ce long flot de pensées se tarirait comme une rivière asséchée.
Mon immeuble. Et la concierge qui sourit étrangement. Je monte les escaliers, passe devant la porte de Laetitia. Continue mon chemin. Lilian révise sur la table de la cuisine. Me demande si ça va. Je lui réponds que oui en allant m'enfermer dans ma chambre.
Les larmes implosent sur le bord de mes paupières. Le monde s'embrume et se tord sous mes yeux. Je ressens la colère et la peur, la tristesse et l'angoisse à la fois. Cette douleur dans mes mains, dans mon ventre, dans mon regard rougis par les pleurs.
Pourquoi sommes-nous si faibles, si imparfaits ? Il me semble que je cours à ma propre destruction.
Tôt ou tard, Julian, il faudra que j'oublie.

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Publié dans Julian

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A
Roh, désolé... :(
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A
Pfff encore un texte magnifique, et la musique... M'enfin. Je pleure, voilà. Merde...
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A
Peut etre même, beaucoup.
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S
Ow. Effrayant, un peu, je crois.
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A
Oulà ^^ J'ai envie de dire : pas de chance :S
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