Recoller les morceaux
Dijon
Julian

Hier soir j'ai réussi à traîner Lilian au cinéma. Alexandre est venu avec nous. Nous sommes allés voir le dernier film de Gus Van Sant, avec Gabe Nevins, Paranoïd Park. Lilian faisait la gueule, parce qu'il a une tonne de choses à réviser pour la fac de médecine, tandis qu'Alex était ravi de sortir un peu avec nous. La film a réussi à m'extraire de ma vie, de mes pensées, de mes soucis. J'étais à Portland, je suivais Alex (pas le vrai hein, celui du film !) dans les herbes au bord de la mer, sous ce vent frais et pâle d'Automne. Le steadycamer était derrière nous, en apesanteur, et nous l'ignorions. Ecrire pour ne plus y penser. Se souvenir pour mieux oublier. Moi je n'écris plus, je ne suis pas fait pour ça. Peut-être qu'un jour je m'y remettrai, je reprendrai mes brouillons, et Arthur reviendra à la vie. Revenons à Alex, à Portland. C'est ça, la magie du cinéma. Une lanterne qui projette devant nous l'ouverture sur un monde. Et nous oublions le temps et l'espace, et la vie. Nous devenons le film. Nous sommes cet oeil immense qui y flotte inconsciemment, qui voit tout sans rien voir. L'oeil berné par l'artifice. Ce que nous sommes dociles ! Ce que c'est agréable ! Platon en serait devenu fou. Notre soumission totale face au pouvoir de l'Illusion, prisonniers dans la grande caverne peuplée de fauteuils rouges. Je m'égare. Le film passe. Comme un rêve. Et puis s'arrête. Lorsque nous sortons à l'air libre, le temps s'est déplacé. La nuit a progressé à notre insu, et on s'agace d'avoir été si dupe. Lilian bougonne. Alexandre, lui, sautille autour de nous, surexcité.
« J'ai adoré ! dit-il. Vraiment extra ce film !
- J'avoue que moi aussi, je l'ai trouvé bien, dis-je en enfonçant mes mains dans les poches de ma veste.
- Mouais, ponctue Lilian, ben moi j'ai trouvé ça chiant. Une vraie perte de temps.
- Attend, tu pourrais au moins reconnaître que, esthétiquement, c'est un bon film, même si t'as pas aimé, je réplique, irrité.
- Ben non, j'ai pas aimé, c'est tout. Les goûts et les couleurs, ça se discute pas. »
Ce que je déteste cette phrase. A quel point elle nie tout dialogue. Alors voilà, c'est comme ça. Chacun a le droit de penser ce qu'il veut. Personne ne peut plus chercher à convaincre personne. Et personne n'a tort, puisque tout le monde a raison. C'est débile.
Ce film m'a parlé. Il ne m'a pas assené une grande vérité sur le monde et le sens des choses. Il m'a donné une clef. Un peu comme si il me disait : « voilà un petit truc pour t'aider, tu t'en sers si tu veux ».
Il faut découper pour mieux recoller les morceaux. Que ce soit les morceaux d'une affiche, d'un cadavre, ou d'une histoire.
Nous rentrons. Un samedi soir parmi tant d'autres. Demain, ce sera dimanche. Sans doute irons-nous manger chez Papa et Maman. Sans doute faudra-t-il que je leur dise un jour.
Pour Lola.
Pour le bébé.
Et Moi.
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