Sans regarder en arrière
Entre Londres, Paris et Dijon
Julian
J'ai imaginé que Jed allait arriver, là, à cet instant. Qu'il allait arrêter mon bras, m'empêcher de commettre cette folie. Et nous nous serions embrassés dans la brume, sous la lune brillante et pâle. Il m'aurait serré fort contre lui, j'aurais senti ses doigts réchauffer ma peau endolorie par l'air chargé de glace. Et je serais resté ici pour toujours, avec lui. Mais comment pourrait-il savoir que je suis ici ? Il n'y a que dans les histoires que les amants se retrouvent, aimantés l'un à l'autre. Moi je suis dans la réalité, l'amère réalité.
La Boîte disparaît dans le tumulte des eaux de la Tamise. Je sens mon rythme cardiaque se calmer peu à peu. C'est une déchirure lancinante, un poids terrible qui s'apaise. Mais maintenant tout va s'arranger, n'est-ce pas, tout va redevenir comme avant, comme au début, avant que je ne parte pour Paris avec Nalvenn et Sébastien, avant que je ne rencontre Nathan. Une existence apaisée.
Oui, mais à Dijon, Piotr te cherche pour te tuer, comme il a tué Jack, tu te souviens ?
Je ne compte pas rester sur Dijon. Tu le sais bien.
Je me mets à courir dans le froid de la nuit londonienne. Sans regarder en arrière.
De correspondances en correspondances, je suis passé par Paris avant de retourner à Dijon. Ici aussi, l'air est glacé, peut-être plus encore que dans les grandes capitales. Le ciel à l'aube est blanchi par le froid. Peut-être qu'il va neiger...
J'ai toujours aimé la neige. Il y a des choses qui ne changent pas. Quand je pense que, quelques lignes plus haut, j'étais encore à Londres... Et le voyage m'a emporté jusqu'ici, jusqu'à mon chez moi. Je ne sais pas si je suis content de te retrouver, ma ville aux Cent Clochers. C'est comme dans un vieux couple, vois-tu, je te connais trop. Je ne resterai pas ici bien longtemps. Ce périple au Royaume Uni m'a grandi, tu sais, je ne suis plus tout à fait le même. Je suis plus adulte, j'ai pris confiance en moi. Désormais je sais ce que je vaux, je sais que le bonheur est possible. C'était bien, avec Jed, mais il y en aura d'autres. Rien ne s'arrête jamais, tu vois.
Ca change, ces travaux devant la gare, ça se modernise. Nous sommes au matin, et pourtant il fait encore nuit. Je remonte jusqu'à la place Darcy, tourne rue docteur Chaussier, jusqu'aux tourelles de l'appartement. La loge de Mme Richard, la concierge, est vide. Je l'imagine en train de ronfler paisiblement et cette idée me fait sourire. En montant les escaliers, je passe devant la porte de chez Laetitia. Où est-elle, cette garce, en ce moment ? Encore avec Mike, à jouer son road-movie sur les routes britaniques ? Ou bien s'est-elle lassée de lui, s'est-elle trouvé un autre esclave à ses pieds ? Après tout je m'en fous. Chacun sa vie, et je préfère la mienne. Ca fait du bien, parfois, de penser ça...
Et je retrouve la porte. MA porte. Je glisse la clé dans la serrure, le cliquetis familier s'enclenche, elle s'ouvre. La cuisine dans l'obscurité. A peine quelques rais de lumière pénètrent par la fenêtre. Les lampadaires du dehors. Je mets mon portable à charger, à côté du frigo. Me revoilà dans la vie sociale. Je n'ose penser aux nombres de textos que j'ai dû recevoir pendant tout ce temps passé là-bas.
Lilian doit être là, juste à côté, dans sa chambre, endormi dans son lit. Quelle surprise il aura en se réveillant, de me voir ici ! J'espère qu'il ne m'en veut pas trop, ni lui ni les autres. Comprenez-moi, j'ai pété les plombs un soir, il fallait vraiment que je change d'air. Le meurtre de Jack,
le bébé...
Oui, il y a ça aussi, je n'y pensais plus.
Tu devrais aller dormir, Julian. Tu es épuisé.
Je ne m'en rends même plus compte. Mais tu as raison.
Alors je vais dans ma chambre, sans allumer la lumière. Je m'étale sur mon lit.
Où quelqu'un est déjà installé.
« Florian ?! »
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