21 grammes (de plus)
Dijon
Julian
Je m'étire dans mon lit en souriant. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres. Je sors de sous les draps que mon corps a patiemment réchauffé toute la nuit. L'air est glacé. J'enfile d'épaisses chaussettes, un parfait tue-l'amour, mais après tout ici je n'ai personne à qui plaire, et c'est aussi bien comme ça. Mes deux frères sont dans la cuisine. Florian trempe des tartines beurrées et nappées de confiture à l'abricot dans son café. Lilian se prépare un jus d'orange. Atmosphère de vacances.
« Tu m'en fais un aussi, frangin ? je demande en m'installant à côté de Florian.
- Ok ! Oh, joyeux anniversaire Ju' !
- Bon anniversaire p'tit frère, enchaîne Florian en me donnant une tape sur l'épaule.
- Merci, merci, dis-je avec un sourire.
- J'suis vraiment content que tu sois rentré tu sais, reprend Lilian.
- Moi pas, poursuit Florian, maintenant je dois dormir sur le canapé, je préférais ton lit. Je déconne ! Alors, comment c'était Londres ? Bien ? Tu nous racontes ? Moi je me souviens quand j'y suis allé en voyage scolaire au collège, j'avais beaucoup aimé, c'est une ville vraiment classe, ça a changé tu crois ? Et quel temps il faisait, là-bas ? »
Petite précision : dans l'avancée du divorce entre mon frère aîné et cette chère Elodie, il a perdu leur appartement, qu'elle s'est accaparé, et n'a donc plus de logement. Il n'a plus, également, qu'un temps de garde restreint sur la petite Léa, un weekend tous les quinze jours. Cette situation me scandalise, mais dans notre société actuelle, la femme est désormais toute puissante.
Florian a dû rabattre son orgueil et venir demander à Lilian de l'héberger. Comme j'étais parti, ce nouvel apport pour le loyer ne pouvait pas être refusé.
« Alors, je continue, optimiste devant une ambiance si fraternelle, vous avez enterré la hache de guerre tous les deux, ça y est ? »
Aussitôt mes frères échangent un regard assassin. Florian se réfugie dans son bol de café, tandis que Lilian presse son orange avec nervosité. Le petit-déjeuner se poursuit dans le silence.
Plus tard dans la matinée, Lilian m'entraîne dans sa chambre. Le sol est poussiéreux et des chaussettes sales s'entassent dans un coin, ses affaires de cours forment une montagne désordonnée sur son petit bureau, son lit est défait depuis semble-t-il des semaines, couettes, draps et housses sans dessus dessous. Qui a dit que les homo étaient des gens soigneux, propres et organisés ? On dirait moi lorsque j'étais étudiant. Lilian me fait face avec gravité.
« Bon, Julian, y a plusieurs choses dont je voudrais te parler.
- Attend, si c'est à propos de mon séjour à Londres franchement j'ai pas envie de me justifier...
- C'est pas ça. Ca c'est ta vie, si ça t'a fait du bien, tant mieux. Tout le monde a pesté en parlant de toi ici pendant que tu étais là-bas, il fallait bien que quelqu'un prenne ta défense, au Dionysos ou devant les parents.
- Je... Tu sais Lilian -
- Donc voilà, me coupe-t-il. A propos de Florian et moi. Tu ne dois pas en parler. Tu ne dois pas poser la question encore une fois. On se supporte mutuellement sans rien dire depuis qu'il est là. Ne vient pas tout gâcher.
- Mais je voulais pas tout gâcher, je voulais juste -
- Deuxièmement, je suis allé voir Lola tu sais, et le bébé. Je sais que tu ne veux pas en parler, pas la peine de détourner les yeux comme ça, mais il n'empêche que Kokhavah existe, c'est un être humain, même si elle est encore trop petite pour que tu t'en rendes compte. J'en ai parlé avec Maman, plusieurs fois. On voudrait lui offrir une famille.
- Alors c'est ça, vous décidez de ma vie à ma place ?! J'aurais dû rester à Londres, putain.
- Non, on te demande rien. Même Lola elle comprend la situation tu sais. C'est une fille vraiment impressionante.
- Ca, c'est sûr, dis-je en grognant. Sinon j'aurais pas été aussi amoureux d'elle.
- Autre chose : est-ce que tu as vu Jed, à Londres ? »
Voici la question que je redoutais. Je ne veux pas, je ne veux plus y penser. Laisse moi l'oublier lui, laisse moi oublier combien je vous ai trahi.
« Je... Non Lilian, il... Je ne l'ai pas retrouvé.
- Ok. C'est pas grave. De toute façon j'ai rencontré quelqu'un d'autre, un petit mec en fac de médecine avec moi, il s'appelle Robin, il est vraiment gentil. Alors je ne pense plus vraiment à ce salaud qui m'a abandonné. »
Si tu savais, petit frère, si tu savais comme je t'ai vengé...
Il y a un an, je sortais avec Lola, nous étions fous amoureux, nous avions traversé une épreuve difficile et réussi à la surmonter. J'ignorais que le bébé viendrait, j'étais pure innocence.
Pourtant à l'époque, te sentais-tu innocent ?
Je ne crois pas, non. Mais retrospectivement, mes angoisses d'alors me semblent de bien moindre envergure. Depuis j'ai goûté au danger et à la mort.
Et aujourd'hui, à l'aube de mes vingt-et-un an, je me sens bien. Je me sens léger.
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