Noël au Dionysos
Dijon
Julian
Au Dionysos, Louis, Lulla et Michelle ont accroché des guirlandes et des boules brillantes un peu partout. Il y a même un énorme sapin, et des branches de houx et de gui, fraîchement récupérées en forêt, et des pommes de pin couleur d'or ou d'argent. On dirait, malgré les travaux de cet été, que le bar est redevenu tel qu'il était à avant. Un petit coin perdu pour les âmes perdues. Quand j'ai franchi le seuil, Lulla m'a sauté au cou, comme si j'étais un vieil ami parti à la guerre. J'ai chancelé sous la surprise, et souri. Elle me dit que je lui ai manqué, que le service était moins drôle sans moi, qu'elle est heureuse de savoir que je vais revenir. Je lui réponds que je ne pourrai pas rester, mais que je serai là au moins pour les fêtes. Elle fait la moue. Je ne veux plus décevoir les gens. Il faut les prévenir avant de ce qu'on va faire, semble-t-il. J'aurais dû parler à Jed.
Louis fronce les sourcils. Il voudrait prendre un air grave et m'engueuler, mais il m'aime bien, avec ma petite veste de fils de riche qui n'en est pas un, avec mon nez et mes joues rougis par le froid, et mes petits cheveux bien coiffés. Je l'amuse un peu parfois, et il me pardonnera toujours tout, parce qu'il sait que je ne suis pas méchant au fond, juste un peu (complètement) immature, malgré mes vingt-et-un ans.
Il m'explique que son neveu, Romain, est venu lui donner un coup de main parfois pendant mon absence, mais que ça n'était vraiment pas son truc. C'est le petit frère de Romain, celui que je n'ai jamais vu, qui devrait prendre la relève bientôt, en Janvier. Un petit blond qui fait ses études à l'IUT de biologie à Dijon. Parait-il qu'il vit chez Michelle.
Comme ils sont ma nouvelle famille, et qu'il n'y a personne au bar, pas même le vieux Jack, puisqu'il est mort, je leur explique tout, mon voyage à Londres (en omettant quelques détails, j'en conviens, en particulier Laetitia et Jed et – bon, d'accord, il ne reste pas grand chose mais je ne voulais pas tout raconter non plus), mon retour (non, je n'ai pas non plus mentionné la Boîte, tout ça doit leur paraître un simple périple touristique), et mon projet. Mon projet, comme je l'ai écrit dans un mail à Laura, c'est de partir vivre à Paris. Tourner dans son film si elle veut toujours de moi. Ca pourrait être amusant, non ? Et puis je tiens à elle, si elle veut devenir réalisatrice, je veux la soutenir. Peut-être même que je deviendrai célèbre !
Non, non, rassurez-vous, je ne compte pas vivre de ça, je vais me trouver un petit job là-bas, comme serveur. Je ne peux pas rester ici, vous savez, c'est à cause de – non, c'est compliqué.
Evidemment, je ne peux pas leur dire :
« Je m'en vais parce que je pense que Piotr, un ancien ami à moi, un intellectuel skin-head russe à qui j'ai empêché de tabasser un petit homo une fois, a décidé de me faire la peau comme il l'a faite au vieux Jack, vous comprenez. »
Non, déjà que j'ai du mal à me croire moi-même. De toute façon il y a d'autres raisons. Lola, le bébé, moi. Je sens que je dois partir. Je ne suis pas crédible en restant ici.
Michelle nous dit au revoir, il faut qu'elle aille mettre en marche son barbecue pour ce soir. Je hausse les sourcils. Sans doute ai-je mal entendu.
Je me sens bien ici, même si ce sont mes derniers jours au Dionysos. Tellement bien, que j'aimerais passer le réveillon dans le bar, avec Louis et Lulla, plutôt qu'en famille avec mes parents.
Publicité