Où est la hache de guerre ?
Dijon
Julian
Nous avons poursuivi la soirée en finissant la bouteille de vin. Puis une autre. Et celle de vodka au fond du placard. Et nous voilà complètement saouls, dans la cuisine de l'appartement, tandis que dehors, le brouillard nocturne se répand comme une liqueur délétère. Il me parle de son ex femme. Nous insultons le souvenir de cette garce. Nous rions. L'alcool épais s'est dilué dans nos sang. Mais je suis un traître. Moi je supporte mieux que toi les effets de ce démon, grand frère, le temps passé dans le Clan et aux côtés de Laetitia a renforcé ma résistance au poison de l'ivresse. Et il me reste une lucidité terrible.
« Dis moi Florian. Je n'ai jamais su. Pourquoi ça ne va pas, toi et Lilian ? Qu'est-ce qui s'est passé pour que vous vous détestiez autant ? Je me souviens de vous quand on était petits, vous étiez tellement proches, et moi tellement à l'écart. Je vous regardais jouer et je vous enviais de si bien vous entendre. »
Florian se fige. Son regard se trouble. Il enfonce sa tête entre ses bras. Je me lève, Sa Majesté quitte mes genoux pour aller s'installer sur le canapé, je viens m'asseoir à côté de mon frère et je passe une main autour de son cou. Il pleure et son corps est secoué de sanglots violents. Toi, mon frère, bel Arès aux épaules carrées, au cou large et mains puissantes, dans quel état te vois-je aujourd'hui ? Sa voix me parvient, brisée et étouffée, de sa tête enfouie.
« Tu sais pas Julian, tu sais pas ce qu'il s'est passé... »
J'avale ma salive. Mon coeur se met à battre plus fort. Dehors, la brume se densifie. Je sens que la révélation approche, qu'elle fait pulser l'air et qu'elle gangrenne le froid. Le temps de la vérité nous enveloppe comme un suaire glacé.
« Dis-moi Florian, dis-le moi. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- C'était en été. On était partis en vacances à la montagne avec mes potes, et Lilian était venu parce qu'il me collait tout le temps. Toi tu n'avais pas voulu venir parce que tu -
- Parce que je trouvais tes amis stupides, et lourds.
- Ouais, je me souviens. Lilian dormait toujours à côté de moi dans la tente. La nuit il bougeait beaucoup et se rapprochait de moi. Une fois il a mis sa main dans le sac de couchage de Thomas, il a sorti sa – sa queue, et il l'a sucé, il a sucé mon meilleur pote qui dormait même pas, qui l'a chopé en pleine action et a réveillé tout le monde. Parait-il que Lilian faisait ça depuis plusieurs nuits. Tout le monde était au courant sauf moi. J'ai plus jamais revu mes potes. Il a fallu que je les empêche de le frapper. Ils voulaient faire un tison avec une torche et le lui enfoncer dans le cul pour le punir, ils sont devenus complètement cinglés. Tu savais pas tout ça Julian, mais Lilian est pédé, il est pédé et personne le sait à part moi. »
Je reste interdit quelques instants, bouche ouverte. Florian relève la tête et s'essuie avec une feuille de Sopalin.
« Non, moi aussi je le savais. Depuis moins longtemps que toi, mais je le savais aussi. Je l'ai appris cette année. »
Florian ne répond pas. La vérité est sortie. Je comprends pourquoi Lilian s'est refermé comme un coquillage à cette époque là, pourquoi il est devenu une pierre, un mur de silence. Et en fuyant la maison, il s'est rouvert, à mes côtés. Et toi Florian, toi aussi tu avais changé, même si personne ne s'en était rendu compte. Tu voulais fuir, comme nous. Ce mariage précipité n'était qu'un prétexte. Et voilà où tu en es maintenant, seul, sans ta fille, seul et malheureux. Tu es encore un gosse, grand frère, tu n'as que vingt-quatre ans.
La porte s'ouvre. Lilian entre en riant avec un jeune garçon de son âge, aux cheveux bouclés, portant une casquette, des yeux mouillés et un sourire malicieux de Gavroche. Je suppose que c'est lui, le fameux Robin. Ils nous regardent, comprennent que ça ne va pas, s'éclipsent discrètement dans la chambre de Lilian.
Désormais je connais la vérité. Mais qui pourra arranger les choses ?
Sur le canapé, Sa Majesté ronronne paisiblement.
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