La Boîte de Pandore
Julian

Ce matin, je me réveille à l’aube. Un frisson parcourt et démange mon corps, sans que je puisse en authentifier l’origine. Je fais couler un café. Noir et trop fort, comme toujours. Je m’installe à mon bureau, mon bol à la main, les yeux encore embrouillés par la nuit. La fraîcheur matinale est agréable, accompagnée du bruit de circulation et des passants qui provient de la rue. Je relis mes notes de la veille sur mon petit cahier, mais je suis trop ensommeillé pour parvenir à me concentrer, et mon regard dérive jusqu’à la boîte.
Longue de trente et un centimètres, large de douze et haute de cinq (ce ne sont bien entendu que des approximations, et dieu sait que je suis inexpérimenté dans ce domaine). Je fais jouer l’objet entre mes doigts fébriles. Et si je l’ouvrais, tout simplement ? Non, Nathan ne me l’a pas donné à moi, je ne suis que le passeur. Mais après tout, ni lui ni Jed n’en sauraient rien… La boîte me regarde ; non, je la regarde, avec convoitise. Son bois d’ébène ancien, grossièrement taillé, son odeur de secret, et le désir qu’elle répand en moi de briser la confiance que m’a instillé Nathan. Non, je serai plus fort que cette pulsion. Je lance l’objet sur mon lit pour l’éloigner de mon travail (en espérant peut-être qu’il s’ouvrira dans sa chute, mais non, tant pis) et mieux me concentrer sur mes écrits. Rien n’y fait, je ne tiens pas en place.
La matinée s’écoule tant bien que mal. Régulièrement, je me relève pour faire quelques pas, essayant de ne pas la regarder, d’ignorer sa présence qui me fixe et me démange. Je me fait brièvement à manger, quelques pâtes trop al dente qui collent entre mes dents (promis Maman, demain je viens manger à la maison), puis fais la vaisselle à la hâte. J’enfile mes chaussures, prend la boîte dans une main, l’adresse de Jed dans l’autre, et quitte mon temple en refermant la porte derrière moi. Je descend les escaliers quatre à quatre, émerge dans la rue, et me dirige vers les arrêts de bus. Sur une carte, j’essaye de repérer la rue de Jed, à Chenôve, dans la banlieue sud de Dijon. Il faut prendre la liane 4. C’est comme un immense jeu de piste et, la boîte en main, je sens une excitation d’enfant m’envahir. Est-ce cette sensation, divine Pandore, contemporaine de mes rêvés ancêtres, que tu as ressenti face au présent de Zeus ?
Je suis devant la maison de Jed Cléart. C’est là qu’habite le garçon. Sans m’attarder une seconde, je pousse le portail et me dirige jusqu’à la porte d’entrée, contre laquelle je frappe cinq coups. On ne me répond pas. J’attends, puis refrappe à nouveau, cette fois-ci une dizaine de coups consécutifs. Une jeune femme vient m’ouvrir. Ses yeux bleus me brûlent. Peau blanche sur un visage et une gorge de statue antique.
« Excusez moi, dis-je en balbutiant un peu. Je cherche Jed Cléart.
- Je suis sa sœur, dit elle en me dévisageant, le bleu de ses yeux dépeçant mon corps de part en part. Jed n’est pas là, il est chez un ami. »
Sa voix se fait amère, comme si quelque chose la contrariait.
« Ah. Et… il rentrera quand ?
- Aucune idée. Vous voulez que je lui transmette un message ? »
L’idée de lui confier la boîte ne m’effleure qu’un instant, la pression de mes doigts rendus moites par son contact se resserre d’avantage.
« Non, ça ira, je repasserai. »
La boîte est entre mes mains. Je la regarde pour évaluer une fois encore ses mesures ; l’objet qu’elle renferme ne saurait être volumineux. Je la porte à mon oreille en la secouant un peu ; si quelque chose s’y trouve, il y est maintenu et ne génère aucun bruit. Je palpe la boîte et la pèse ; sa légèreté est incomparable. Je hume son odeur ; parfum de bois ancien. Elle répand en moi un goût de désir incontrôlable. Et si je l’ouvrais ? Personne n’en saurait rien… Non, je ne trahirai pas Nathan. Je réprime ma curiosité, tant bien que mal, et ce désir qui me ronge et m’obsède. La boîte attendra encore.