Grand Frère

Publié le par Altaïr

Dijon
Julian

Sur le perron du 148, Avenue Victor Hugo, je prends une dernière bouffée d’oxygène. Trois coups contre la porte, et c’est parti. Plongée en apnée. Toute la famille est réunie autour de la table. Elodie donne à manger à Léa en discutant avec Maman. Lilian, arrivé après que nous ayons fini l’entrée, ne prononce pas un mot. Florian explique à Papa que Pluton a été virée du Système Solaire. Pas de chance, Pluton, il ne fait pas bon être petit dans ce monde qui vénère la grandeur. J’ignorais que Florian s’intéressait tant à l’astronomie.
« Parce qu’avec les télescopes d’aujourd’hui, des planètes naines comme ça, on en repère des tas dans le Système Solaire, nous explique Florian. On va pas toutes les intégrer comme de vraies planètes, ça serait un vrai foutoir ! »
Je regarde les épaules de Florian, ces épaules larges et bien dessinées. Son cou, sa pomme d’Adam virile qui bouge quand il parle. Ses bras musclés, ses grandes mains fortes. Ce torse bien bâti. Florian ressemble à un dieu de la guerre, un descendant d’Arès. Lilian et moi sommes plus fins et menus que lui. Maman m’adresse un sourire, tout en écoutant parler sa belle-fille. Aurais-tu déjà oublié, Maman ? Oublié, ou pardonné ?
Je suis installé dans le jardin, je regarde le ciel. Nuages crémeux éparpillés sur le bleu. Il y a beaucoup de vent. Florian vient s’installer à côté de moi. Sa présence si rapprochée me perturbe. J’ai toujours eu tant de mal à m’insérer parmi vous. Je vous ai toujours fuis. Toi en particulier Florian, parce que tu as la même force que Papa, cette force implacable qui chez mon géniteur me fait sentir si honteux. Et j’ai honte de ressentir cette même honte à tes côtés, mon frère aîné.
« Ca va frangin ? Tu en penses quoi de cette histoire avec Pluton ? Tu te souviens quand on montait à la Combe pour regarder les étoiles ? »
Toujours pareil Florian, tu n’as pas changé. Trop de questions d’un coup, je ne sais pas à laquelle répondre en premier. Et j’ai peur de paraître idiot.
« Je me souviens, oui, dis-je simplement. »
Je me souviens, oui, de ces soirs d’été où Florian nous emmenait à la Combe, près de l’observatoire, pour nous allonger dans l’herbe et contempler l’étendue des constellations. Sentir la terre contre mon dos, et face à moi, saupoudrées dans mes yeux, l’infinité. Je ne me sentais pas avec vous, mes frères, mais sur d’autres galaxies, sans aucune notion de l’endroit ni de l’envers. A l’époque, rien ne vous séparait encore.
« Il s’est passé quoi, avec Lilian ? »
Je me surprends à poser la question innocemment, alors que depuis des années maintenant, l’aîné et le benjamin ne s’adressent plus la parole que pour se faire du mal, là où, enfants, quelques coups suffisaient, suivis d’une immédiate réconciliation. Les mots laissent des marques plus profondes que les poings. Florian ne répond pas et détourne les yeux. Je les ai vu, tes yeux, pendant une seconde, se recouvrir de douleur. Mon grand frère, toi qui n’a jamais de problème, toi qui as toujours réussi. Toi qui a un travail, une maison, une femme et une petite fille. Toi à qui la vie a toujours sourit. Es-tu si heureux qu’on le pense ? Je me plais à t’imaginer menant une existence parfaite et à la comparer à la mienne. Mais ne fais-tu pas de même avec moi ? Es-tu satisfait de ce que tu as ? Tu t’émerveilles comme un enfant en parlant des planètes, étais-tu prêt pour tout ça ? J’ai envie de te serrer dans mes bras, oui, de te dire que je t’aime, mon frère aîné, te dire ce que je ressens devant le Miroir, devant le Papier et Papa, te parler du plus grand de tous les Vertiges et de toutes ces angoisses qui m’oppressent. A deux, nous serions plus fort. Mais ma bouche reste scellée, incapable de laisser échapper le moindre son. Et nous demeurons immobiles, l’un à côté de l’autre, à regarder le ciel.

Publicité

Publié dans Julian

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Extrémiste? Julian tient ça de moi sans doute, cette manie de ne pas savoir nuancer (bon n'allez pas croire non plus que je vote Le Pen hein) ; d'ailleurs, pour qui nos perso vont ils voter?
Répondre
B
cela voudrait dire que mes textes sont nuls juste parce qu'ils ne sont pas super compliqués??? merci.... T_Tmoi je dis qu'on ne peut pas avancer une théorie pareille, c'est beaucoup trop extrémiste, et il y a des textes durs à lire qui sont nuls...bon, j'ai pas d'exemple, mais je pourrais!! lol
Répondre
B
comme je l'ai déjà dit dans un autre commentaire, enfin pas tout à fait mais ça se rejoint, ce n'est pas au fait qu'un texte est très "littéraire" ou "philosophique" ou compliqué qu'on reconnaît si c'est un bon texte....
Répondre
A
Mais n'est-ce pas qu'une question de point de vue, ce que vous avancez, ma chère?
B
en quoi c'est marrant qu'on y accroche??ouais je ramollis, mais attend que je me bourre de vitamines !! lol
Répondre
A
Marrant parce que c'est peut être un des moins "littéraires", un des moins "philosophiques", que j'ai pu écrire...
B
oui, merci de ton aide, Alsciau!!! je me remet à ma guerre dès que possible!! (c'est à dire quand mon orid buguera moins, et quand j'aurais moins mal au crâne, lol)moi aussi, je le trouve émouvant, ce texte....c'est un sujet délicat, les relations fraternelles, et je le trouve plutôt bien abordé ici...(non désolée, rien de méchant à dire aujourd'hui lol)
Répondre
A
Tu ramollis, en effet, Betounette la terrible ! Marrant que vous accrochiez à ce fragment...<br /> En tout cas encore heureux qu'Alsciau est là pour entretenir la guerre !