J'ai Besoin d'Amour
Dijon
Julian
La lumière, comme chaque matin, vient heurter les stores vénitiens de mon temple du sommeil. Il fait beau. Dehors, le vent de Septembre me fouette le visage. Il est frais, presque marin, presque salé. La mer, il y a fort longtemps, recouvrait-elle vraiment ces terres ? Je traverse la place Grangier, arrive rue de la Liberté. J’entrevois la Porte Guillaume, sur la place Darcy. Notre petit Arc de Triomphe. Je revois Paris et les Champs-Élysées, la place de l’Etoile… Et je repense à Gautier. Non plus comme petit ami, car cela fait trop longtemps que je ne l’ai pas vu et, déjà, mes sentiments à son égard se sont dissout dans l’habitude de ne plus me réveiller à côté de lui (je n’ai même pas pris le temps de répondre à son message). Je repense à Gautier, à la chaleur d’un corps. Non pas sa chaleur, mais celle des corps en général. Je veux aimer, et me sentir aimé en retour. Envie de pouvoir penser à quelqu’un, à n’importe qui. De recevoir des messages cherchant à me séduire et à en envoyer en retour, revivre les premiers instants d’une relation, et savourer la magie du premier baiser, des premières caresses.Je regarde cette fille, appuyée contre la vitre à l’intérieur du bus. Je la regarde et je me dis que ce pourrait être elle, cette jeune beauté affalée contre le vitrage sali, constellé de taches de boue et de poussière, ce petit air de chat paresseux et alanguis, qui fixe tranquillement les passants, entre dédain et indifférence, une main supportant son visage au faîte d’un bras-pilier accoudé contre le rebord de la fenêtre. Je m’immobilise sur le trottoir. Je ne vois plus qu’elle. Dès lors, je sais que je suis lié à elle, je le sens, ma vie et la sienne se heurtent en cet instant pour ne jamais se séparer. La crinière de ses cheveux auburn écrasée entre sa tête et la vitre, ses sourcils épais surmontant des yeux plissés, mi-endormis, mi-attentifs. Un nez commun, mais une bouche charnue et molle, exquise. J’adore déjà tes traits, si flous pourtant ma douce, ma belle inconnue. Tu es si fière, mais d’apparence seulement. Je sais qu’en toi se cache un cœur recelant des trésors d’affection et de tendresse, le désir de ronronner contre un homme, contre moi. Ton cou semble un recoin si chaleureux où je voudrais me blottir et me réchauffer, un âtre pour me préserver de l’hiver qui, je le sais, viendra et gèlera mes os et mes ventricules. Et mon imagination, dans un élan artistique, compose sur la palette intangible de ma langue le goût virtuel de tes lèvres…
Le feu passe au vert, le bus, mis en branle, s’éloigne. Le regard de la fille se pose un instant sur moi en balayant son champ de vision. Je ne suis qu’un point de son paysage, debout et immobile devant les galeries Lafayette, au milieu de la foule des passants sans visage. Arrivée au bout de la rue, tu m’auras oublié à jamais, et jamais je ne te reverrai. Dans quelques heures, quelques minutes peut-être, mon froid et cruel oubli aura effacé tes traits si flous de ma mémoire, lavé mon cerveau avec l’eau du Léthé. Je supprimerai de mes souvenirs le fichier qui t’est destiné –hop, vider la corbeille ; êtes vous sûr de vouloir supprimer ce fichier ? Ok. Et ainsi, à mon tour, je t’oublierai, et jamais ne te reverrai.
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