Dijon
Julian
Il est environ une heure du matin. Jed et Jon sont affalés sur la banquette à côté de moi, enlacés, soudés l’un à l’autre. Je déteste cette heure de la nuit à laquelle nous n’avons plus rien à nous dire. Nous laissons les vibrations des rythmes telluriques nous assourdir, nous écraser, nos yeux inondés de flashs colorés. Sur la piste, la foule de jeunes se déhanchent avec fièvre, mouillés de sueur. Est-ce qu’il me regarde ? Pourquoi son regard ne me suit-il pas quand je me lève ? Pourquoi demeure-t-il figé dans cette direction ? Quelle sorte d’automate est-ce là ? Pas de doute, c’est pourtant bien un dieu, à voir sa façon de se mouvoir, de danser, et cette assurance qui se dégage de ses lèvres quand il parle… Mais me regarde-t-il vraiment ? Ou bien est-ce quelqu’un d’autre, ce Jon par exemple, qui attire ses yeux, m’effaçant ainsi de son champ de vision ? Il fait chaud, et les ventilateurs brassent l’air opaque et chargé de fumée. Ca me pique les yeux, mes paupières se ferment. Les trois verres de vodka ont coulé dans mon sang, et je sens que ça tourne, j’ai la tête lourde et vacillante. Nous rentrons.
Je le regarde, lui, le dieu. Il me regarde. Je n’oserai pas faire le premier pas, je suis coulé dans l’immobilité de l’alcool et de la fatigue, paralysé par la peur. Ses jambes se mettent en mouvement, le voilà qui approche. Jed et Jon sont partis, je suis seul sur la banquette. Je suis seul. Il n’y a plus que lui et moi dans le bar. Toutes les lumières convergent vers nous pour inaugurer le premier contact de deux dieux réunis. Il se penche sur moi et dépose un baiser sur ma bouche, ma bouche qui s’embrase en touchant ses lèvres. Je ne sens pas sa peau. Déjà les sensations s’étiolent et se dissolvent. Non, pas maintenant, pas encore… Puis les images elles-mêmes, débarrassées d’odeur, de son, de goût et de consistance, se désagrègent. Mes yeux s’ouvrent, et la vue de la réalité recouvre le rêve.
Je passe une main sur mon visage. Cela faisait bien des jours que je n’avais pas ressenti ça, cette lourdeur douloureuse dans mon crâne. Gueule de bois.
Je passe un coup de téléphone à Maman. Non, je ne viendrai pas aujourd’hui Maman, je suis un peu fatigué. Oui, je suis rentré à point d’heure et je n’ai pas assez dormi. Mais ne t’en fais pas, je mange bien. Oui Maman. Non, ne t’en fais pas. Ah, Florian n’est pas là non plus aujourd’hui ? Encore invité chez la famille d’Elodie ? Voilà qui explique le ton plaintif de ta voix, ma petite Maman. Je viendrai la semaine prochaine. Oui, c’est promis. Je raccroche.
Pourquoi ai-je rêvé de lui ? Ce n’est qu’un type, ce n’est qu’un passant dans ma vie, comme toutes ces filles, toutes ces fleurs éphémères que l’on croise durant un infime instant de notre existence. Pourquoi fallait-il qu’il investisse mes songes, me liant ainsi à lui ? Il n’est rien, ce n’est pas un dieu. Je ne suis pas un dieu. Il n’y a pas de dieu. Je refuse de penser cela, il ne me regardait même pas. Comment pouvait il s’intéresser à Jon plus qu’à moi ? Mieux vaut n’y plus penser. Je me glisse dans la douche, tout contre l’eau qui m’enlace et me délasse, me lave de la sueur et de la fatigue, détend mes traits tirés par la nuit. Il était si beau… Non, je ne veux pas y penser. J’aime huiler mon corps de gel douche, sentir le parfum doux du lait d’avoine tout contre moi, faire mousser le savon entre mes doigts. Comment faire pour le revoir ? Non ! Je ne veux pas y penser ! Mais pourquoi est-ce si difficile ? Pourquoi son visage reste-t-il gravé dans ma tête, alors que pour tous ces jeunes gens qui, durant une seconde, ont fait battre mon cœur, l’oubli est toujours survenu bien trop vite à mon goût ?
Une soirée entière à se regarder dans les yeux ; moi qui le regarde, lui regarde Jon, Jon regarde Jed, et Jed me regarde. Ô mon dieu, laisse moi croiser ton chemin une fois encore, me graver dans ta vie et n’être pas qu’un figurant dans ton champ de vision. Laisse moi te montrer combien je saurais être plus beau et grand que ce Jon. Laisse moi te revoir…