Ataraxie
Dijon
Julian
Dans le bus, je poursuis la lecture de La Nausée. Outre des idées percutantes, il faut avouer que certains passages sont chiants à mourir. Je me surprends à sauter des blocs de lignes sans que ma compréhension en soit altérée. Tu vois, petit démon de papier, je te mange en te lisant, et le suc digestif de mes yeux t’assimile en moi à mesure que les mots défilent sous mon regard. Bientôt, je t’aurais dévoré tout entier, et tu ne pourras plus être là, ainsi, à me défier par ta présence insolente. Je sens bien que tu luttes, que tu tentes de me désarçonner par mille ruses, de m’agripper de tous tes tentacules visqueux et noirs, petite pieuvre. Ton monde-vomi qui pue, je n’en veux pas. Je me suis réduit à un état quasi intangible, je ne suis plus qu’un ectoplasme et tu ne peux rien contre moi. Tes vaines attaques me traversent sans me toucher, à peine puis-je sentir le chatouillis procuré par elles.Demain, c’est vendredi 13. Je m’en suis aperçu en achetant un agenda à la Librairie Privat cet après-midi. J’ai feuilleté ce petit livre qui, à lui tout seul, semble vouloir défier le temps en l’organisant, avec ses petits moyens. J’aime bien cet agenda. Mais je n’aime pas les vendredi 13. Je n’aime pas non plus cette fille qui me regarde bizarrement en cours. Mais j’aime bien cette autre fille qui obsède mon cœur depuis quelques jours, et dont le visage commence à disparaître de ma mémoire. C’est dingue comme ma vie semble anesthésiée par la simplicité dont je la remplis. Je vis en pleine ataraxie, à part peut-être ces instants au cours desquels je dois calmer mon cœur cabré par sa frénésie. Je me sens vidé. C’est éprouvant, ces changements d’élément, comme ça, sans prévenir. Passer du flegmatique désespoir de l’eau à la brûlure éthérée du feu, en quelques jours à peine. Il n’y a pas de remède à ça. Ca. Non, Ca ne peut pas être déjà là, il est trop tôt (ou trop tard ?). Pas Ca. Tout, mais pas Ca.
Je repense à Arthur. Cela fait longtemps que je t’ai abandonné, mon petit personnage. J’en suis désolé, mais ces derniers temps je suis trop vide pour te nourrir et faire battre en ton petit cœur le flux d’encre qui t’anime. Ne m’en veux pas. Je n’ai plus d’idées, je ne pense plus à rien. Alors je traverse la place Grangier en sortant de chez Privat, et je me dirige vers l’appartement, comme une ombre. Je n’ai plus de consistance. Les escaliers semblent n’en plus finir… Enfin je vois ma porte, je glisse la clef dans la serrure et la tourne, puis pousse la surface verticale sur ses gonds. Je m’étends sur le lit, mes yeux fatigués se ferment instantanément. Te revoilà, Lola, petit souvenir qui bientôt disparaîtra de ma tête. Ta silhouette mémorisée fond comme un glaçon dans le verre d’ice tea de ma vie. J’aurais beaucoup aimé te connaître, tu sais. J’ai besoin que quelqu’un me remplisse de son existence, moi aussi, comme Arthur. Je suis si vide… comme une flamme… pas de matière… je ne sens plus mon corps… je m’endors...
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