Nos sentiments distillés
Julian

Quelques éclaircies sur Dijon aujourd’hui. La perspective de cette soirée en compagnie de Lola illumine ma journée. Son dernier texto me demande quel film je souhaiterais aller voir, et je penche pour Le Parfum, de Tom Tykwer, adapté du célèbre ouvrage de Patrick Süskind, parce que j’ai lu le livre il y a longtemps et que cette mise à l’écran m’intrigue. Comment le réalisateur a-t-il pu reconstituer toute la dimension olfactive omniprésente du livre à travers des images ? Lola accepte volontiers. Rendez-vous à 19h15 devant le cinéma Darcy.
Le temps s’étale par saccades tout au long de la journée. J’alterne entre des moments de fatigue intense et des montées de stress. Te plairais-je Lola ? Je sais combien on s’idéalise les uns les autres au premier abord, mais je ne veux pas te décevoir à mesure que tu me découvriras. Peut-être devrais-je annuler le rendez-vous ? Non, c’est idiot, et de toute façon, le temps a fini par s’écouler et l’heure de partir est arrivée. Cela fait déjà un moment que je suis prêt. Un moment que j’ai revêtu ma chemise blanche et cette jolie veste kaki, avec un jean noir. Non, je ne suis pas ce genre de type qui se fout de son apparence, j’ai trop fréquenté le monde des masques nocturnes pour cela. Tu m’as changé, Gautier, et toi aussi Jill. Non, non, ne pense pas à eux, ne pense qu’à elle. Ils n’existent plus maintenant, il n’y a qu’elle. Me voilà sur la place Darcy, mais je suis en retard. C’est à cause de ce groupe de jeunes qui m’a demandé comment aller à Dijon Saiten, le festival de l’anime qui a lieu ce week-end, à la fac il me semble. Prenez la liane 5 direction campus, et là-bas vous verrez, moi je n’ai pas le temps. Désagréable ? Un peu tendu, sans doute.
Lola est là. Je la vois, elle m’attend. Je me fige sur place, le temps de laisser le feu m’envahir pour contrôler mon corps et accomplir ce que je ne sais pas faire par moi même. Je m’approche d’elle, de cette jolie jeune fille de dos aux cheveux très bruns qui lui coulent dans le haut du dos. Je ne sais pas comment l’interpeller, alors je me contente de mettre ma main sur sa hanche, délicatement. Elle se retourne aussitôt, et je vois ses yeux s’écarquiller de joie, son sourire s’étaler, plein de fraîcheur sur son visage. Une bouffée de chaleur me monte à la figure instantanément. Ma douce petite fleur d’alizé… Je m’excuse pour mon retard, même si je n’ai aucune excuse.
Dans la file d’attente, je jette un œil à l’affiche du film. Cette belle rousse étalée sur les draps blancs, avec une cascade de cheveux écarlates. On dirait… Non… Elle lui ressemble… Elle ressemble à… Non, reste là où tu es, enterrée dans ma tête avec les autres, je ne te laisserai pas sortir. Je regarde Lola, Lola qui est là, maintenant, à côté de moi, qui attend avec moi, ici, pour passer du temps avec moi, vraiment. J’ai du mal à réaliser. Est-ce que je lui paye sa place ? Ca serait plus galant. Mais je n’ose pas lui proposer. Je suis un lâche, vous savez. Arrivés devant la caisse, nous payons séparément. Pourquoi faut-il que je sois si faible ? Ne m’en veux pas Lola.
Je nous trouve deux places au fond, bien au milieu, et nous nous installons. Le film commence. Je sens qu’elle me regarde, que toute son attention est fixée sur moi. Est-ce qu’elle sait que je ne vois même pas le film, tant mes pensées sont accrochées à elle. Je la regarde, le voit-elle ? Et si nous nous embrassions, là, maintenant, pendant le film ? J’en ai envie, et toi Lola ? Mais je suis un lâche, je fais tout pour qu’elle ne se rende pas compte que je la regarde. Le film s’écoule, beaucoup trop vite, distille le parfum de la rousse, je ne peux pas la voir, elle me rappelle trop… Non, je ne veux pas y penser.
Te voilà partie Lola. Je t’écris juste un petit texto maladroit. Il me tarde de te revoir. Mon sang antique décanté, désormais je ne suis plus un dieu.