De l'autre côté du Léthé
Dijon
Julian

Le voilà, le fleuve qui charrie de l’eau blanche comme le lait. Le Léthé infernal aux saveurs d’oubli. Il progresse dans son lit de terre noire, clair-obscur éclatant dans un paysage sinistre, et son eau comme de l’huile s’écoule sans murmure. Silence velouté. A présent, il me faut traverser. Je m’approche du rivage et pose un pied dans l’eau. Aussitôt son contact glacé me fait frissonner. Tu l’as déjà fait. D’ors et déjà les souvenirs fusent et rejaillissent dans ma mémoire. Tu l’as déjà fait en sens inverse pour oublier, t’en souviens-tu maintenant ? Oui, je me souviens, c’était il y a deux ans, au cours de ma première année de fac. J’avais alors dix-huit ans. Je sais si bien oublier ce que je ne peux affronter. Tu peux le refaire, Julian, tu l’as déjà fait. Mon autre jambe foule le liquide en mouvement et voilà que j’avance, contre le courant de la mémoire refoulée. Me voilà à la faculté de Dijon après l’obtention d’un baccalauréat littéraire brillant. Je suis étudiant en Lettres Modernes, j’habite encore chez mes parents avec mes deux frères, avenue Victor Hugo à Dijon. L’eau du Léthé tente de m’emporter, à présent le courant est très fort, mais je tiens bon. Mon esprit balaye le champ du temps perdu, comme la réminiscence d’une saveur proustienne au cours de la dégustation tendre, et raffinée, d’une petite pâtisserie bombée délicatement trempée, d’un geste lent et négligeant, dans un liquide ambré, puis la délicieuse et surprenante sensation que provoque la mémoire associée aux papilles, et le déploiement mécanique des souvenirs.Je ne suis pas seul. Nalvenn et Sylvain découvrent avec moi le campus et cette nouvelle vie. Cathy, elle, nous a quitté pour Paris. Rien d’obscur ne se profile à l’horizon, je crois même pouvoir dire que je suis heureux. Sylvain et moi sommes inséparables, et Nalvenn, célibataire, n’a pas encore été accaparée par son futur fiancé. Et puis tout s’écroule, lorsque Sylvain quitte la fac de Lettres pour aller rejoindre une compagnie théâtrale à Besançon. Nalvenn fait la connaissance de Sébastien. L’amour éclate et je me retrouve seul.
Je suis alors recueilli par une étudiante de ma promo, Maïa, qui manifeste beaucoup d’intérêt à mon égard. Bientôt, je rencontre Séthi, son frère, et les autres membres de leur « clan », dont Sylvia, la fille aux cheveux de sang. Un groupe de jeunes gens recrutés pour leur beauté et leur intelligence, dépeçant le monde au cours de longues soirées à coup de griffes lucides et sans pitié. Nous découvrons l’alcool, la drogue et le sexe. Nous n’avons peur de rien, nous sommes des dieux sur terre, les plus puissants de tous, parce que nous sommes beaux et intelligents, et parce que la vie est injuste, et que nous le savons. Ensemble, nous entreprenons l’exploration malsaine de nos ténèbres intérieures, et voilà que je commence à plonger. Je rencontre Laura. Laura, mon premier amour. Je voudrais me laisser guider par ce sentiment nouveau, et atteindre les cimes du bonheur auxquelles il me fait rêver. Je ne suis que pure innocence. Mais Maïa et Séthi ne veulent pas me voir m’éloigner au profit d’une fille un peu plus jeune que moi, qui me fait échapper à leur clan de dieux enténébrés. Avec subtilité, ils commencent à corrompre mon cœur en y instillant le doute et la peur. Jalousie, colère et rancœur, un amour perverti naît en moi pour Laura, et cette dernière, peu à peu, me glisse entre les doigts. Je comprends trop tard l’étendue de mon erreur et décide de quitter le clan. Mais il est trop tard. Déjà je m’enfonce dans la dépression la plus profonde. Il faut oublier. Je dois oublier. M’abreuver de Léthé jusqu’à en perdre toute mémoire. Effacer cette année maudite. J’enterre en mon cerveau le souvenir du clan et de ses membres. Maïa et Séthi quittent Dijon en cours d’année. Mes parents me prennent un appartement place Grangier, loin de l’enfer de la maison où mes frères s’entredéchirent de plus en plus durement, en espérant voir refleurir un sourire sur mes lèvres. Après tout ce temps, je ne suis toujours pas guéri, mais aujourd’hui, je regarde ma réalité en face. Mes doigts se plantent dans la boue de la berge, entre les joncs. La terre s’incruste dans mes ongles.
De l’autre côté du fleuve blanc, la fille d’Eris m’adresse un signe de la main.
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