La vie à reculons
Dijon
Julian
C’est peut-être le dernier matin. Dans quelques heures, lorsque la vérité éclatera enfin, dans un soubresaut sanguinolent de mon jumeau intérieur, le Julian que je suis encore en cet instant mourra, pour laisser place à un autre : un Julian malade, un Julian séropositif vivant à reculons. Le goût du café âcre brûle ma bouche et ma gorge. En m’habillant, lentement, j’ai la terrible sensation que je ne reverrai plus rien de tout ça comme avant. Mon appartement sera un tombeau, et il me semble que je m’apprête pour un embaumement. Anubis, le dieu à tête de Chacal. Le corps de l’homme basané contre le mien, sa chair dans le mienne. Sethi, mon corps dans le sien. Nos peaux d’hommes huilées de sueur et le frottement incessant. Jon. Le serpent. Moi, mon Cœur-Eve et la trahison. J’ai trahi Lola, et maintenant il faut payer. Mon Père, pourquoi nous as-tu conçus si misérables ? Pourquoi suis-je si fragile ? Pitié mon Dieu, faites que je ne sois pas… faites qu’il ne m’aie pas… Je promets de croire en vous si m’accordez cette deuxième chance…Que fais-tu, insensé ? Dieu n’écoute pas les maîtres chanteurs.
« N’y va jamais seul. »
Mais je suis seul, merde. Nalvenn est partie, Sylvain est parti, vous êtes tous partis et m’avez laissé seul avec cette merde dans mon sang. Jed, pardonne moi… Lola, pardonne moi… Si seulement j’avais…
Je dois arpenter la rue Jacques Cellérier de nouveau. Le vent qui souffle aujourd’hui est impressionnant. Et dire que c’est en ce 8 Décembre 2006 que doit s’achever l’existence paisible de Julian Mahogany. Je promets, oh oui je le jure même, que si je n’ai rien, plus jamais je ne me plaindrai de mes angoisses, qui ne sont rien en comparaison de celle qui me ronge à présent. Qu’importent le Miroir, le Papier et le Temps, et toutes les Illusions Humaines, face à l’imminence réelle de la maladie et de la mort. Je le jure, plus jamais. M’entends-tu, mon Dieu, plus jamais. Je profiterai de la vie, je me battrai pour être heureux. Regarder vers le haut. Toujours. Tourner rue Nicolas Berthot. Entrer dans le centre médical. Monter les escaliers, tourner à côté du distributeur. Je frappe à la porte, montre mon petit papier d’anonyme. On m’envoie en salle d’attente. Dans l’antichambre de la mort.
Mon Cœur, la sens-tu, la vengeance du Destin ? Tu as trahi l’autre jour, t’en souviens-tu ? Aujourd’hui, il faut payer. Tu pompes le sang dans mon corps, ce sang souillé, tu animes le jumeau intérieur qui se meut dans mes veines et mes artérioles, irriguant les moindres parcelles de ma chair. Tu bats, si vite, à tout rompre, comme le cœur d’un animal qu’on traque. Un cœur de bête. Le rythme des pulsations est si fort que j’en ai mal à la poitrine. Tout mon corps est parcouru d’un frisson. J’ai la tête qui tourne. Les affiches, oppressantes, m’encerclent. IL SUFFIT D’UNE SEULE FOIS ! PROTEGEZ VOUS ! SOYEZ VIGILANTS ! J’AI FLIRTE AVEC LE SIDA ! IL SUFFIT D’UNE SEULE FOIS !
Non… Laissez-moi… Je vais tomber dans les pommes, je n’en peux plus. Mieux vaut la mort dès maintenant que cette ignorance qui bourdonne dans mes oreilles. J’ai envie de vomir. Vous qui savez, venez me délivrer de…
« Monsieur ? »
Je lève la tête. L’infirmière me regarde.
« Suivez moi s’il vous plait. »
Je me lève. Ou plutôt, c’est une force qui lève mon corps. Moi je ne suis plus là. Si, tu es là Julian, c’est bien toi ici dans cette salle d’attente. Tu attends le verdict comme un couperet. Non, je ne peux pas être séropositif. Je vais bientôt avoir vingt ans, je suis jeune, je ne peux pas… Dieu ne m’aurait pas fait ça.
Dieu n’existe pas, Julian.
« Monsieur, reprend l’infirmière dans le cabinet, il y a un problème. »
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