Il me tarde tant que le jour se lève
Dijon
Julian

Avec quatre poumons, on emmagasine plus d’air. Lola et moi sommes menacés sous la pression extrême de la tension familiale, ou plutôt, par cette pestilence qui se répand dans l’air en provenance des assiettes d’huîtres menaçantes disposées non loin de là. Lola aide Maman a tartiner les toasts, et je les regarde sans parvenir à les assister. Pas moyen de m’insérer dans ce petit cadre familial, tandis que Florian et Papa discutent dans le salon, que Lilian joue avec sa petite nièce Léa et que ma belle sœur Elodie s’applique à disposer le couvert, l’air un peu agacé, sans doute parce qu’elle n’a pas réussi à s’accaparer son mari cette année encore. La famille et ses petits secrets, tout cela n’a plus de sens. Nous sommes trop individualistes pour pouvoir apprécier la douceur de ces rassemblements du sang, à l’heure où prospèrent les communautés virtuelles. J’aimerais tellement appartenir à un Clan, quand bien même j’ai tant souffert à l’époque où je faisais partie de celui de Maïa et Sethi. Ce serait MON Clan, avec des membres qui seraient mes semblables. Recréer MA bulle. Avec Lola, pour commencer. En attendant, être heureux n’implique en rien d’aimer les siens, je me contente donc d’être agréable avec ma famille, sans excès.
Nous passons à table. De la dinde, comme c’est original. Lola fait déjà partie de la famille Mahogany, parfaitement à l’aise entre nos murs, ces mêmes murs entre lesquels j’ai grandi et qui m’écrasent désormais. Papa est un peu effacé, je ne veux pas regarder son visage, je ne veux pas croiser son regard et voir à travers, la terrible maladie qui le promet à une mort prématurée. Maman est tendue, elle voudrait que tout soit parfait. N’as tu pas compris que rien ne le sera jamais, petite Maman ? Ou bien est-ce moi qui n’ai toujours pas compris que nous chercherons cet idéal jusqu’à la fin? La perfection n’est pas de ce monde, mais nous la convoitons avec vivacité, elle est cet élan qui nous anime et nous rend humains. Est-ce que je suis un dieu ?
Je n’ai jamais aimé le Père Noël, avec sa barbe et sa grosse voix. Ce personnage pour enfant me fait peur. Peut être que l’enfance me fait peur aussi, quand je vois vos yeux s’illuminer aux moindres faits et gestes de la petite Léa qui grandit, votre nostalgie à l’égard de son enfance pourtant non encore révolue, en vous imaginant son adolescence et quand elle vous quittera. J’ai peur de ce monde dans lequel nous nous précipitons, où les enfants sont souverains et règnent sur les autres âges avec une implacable et puérile sauvagerie. Les enfants sont des êtres aliénés, je ne les aime pas. Je suis libre moi ; je n’ai pas de souvenirs de mon enfance.
La soirée s’endort comme les bougies qui fondent et noient dans une aura cireuse la trouble lumière qui nous éclaire. Les paupières se font lourdes et nous irritent. Chacun notre tour, nous déposons des cadeaux sous le sapin, exécutant le petit rituel avec application. Je n’ai fait qu’un seul cadeau, un cadeau pour Lola : une écharpe de soie bleue turquoise brodée de fils d’or et d’argent. Ainsi, elle pourra préserver sa gorge du froid regard des autres hommes et m’appartenir toute entière.
Lola me rejoint sous la couverture. C’est la première fois que nous dormons ensemble hors de mon appartement. C’est la première fois que je me couche avec quelqu’un d’autre dans ma chambre d’enfant. J’ai peur. Peur de souiller ce temple de l’innocence béate et tranquille.
Si tant est que j’ai été préservé de l’angoisse.
Dis Maman, c’est quoi mourir ?
Je repense à mon enfance, et sens les larmes me monter aux yeux lorsque Lola me serre contre sa poitrine chaude. Comme le faisait Maman. Qu’ai-je perdu ?
J’ai perdu l’impatience de recevoir mes cadeaux, cette hâte fébrile qu’enfin le jour se lève et que la nuit s’achève.
Avec le temps, tout est devenu trop mécanique. Oserais-je penser que le jour pourrait ne pas se lever demain ?
Il me tarde tant…