Madrid ne m'a pas oubliée
Je resserre un peu l'écharpe autour de mon cou. Mes jambes refont peu à peu connaissance avec les rues qui les ont vu grandir, courir, s'écorcher. Machinalement, elles me portent dans tous nos anciens spots, et mon adolecence défile sous mes yeux. Et je repense à eux. Que sont-ils devenus ? Et soudain, je ne me souviens plus bien comment j'ai pu les laisser plantés là et partir seule en France. Je me revois, cet hiver-là, en face d'eux – la bande avait déjà été bien décimée je veux oublier, je ne veux plus y penser entre ceux qui étaient déjà tombés dans l'héro, ceux qui s'étaient pris en main à temps et ceux qui... Ma gorge se serre. Et je me revois leur annoncer mon départ imminent, et, alors que je n'y avais plus pensé depuis des années, je me souviens des promesses, de ces promesses qu'on se jure de tenir toujours. Pour nous, jusqu'à la mort.
« Il n'y a rien de plus triste qu'une promesse qui n'est pas tenue. » Je me retourne brusquement pour découvrir qui a lu dans mes pensées avec une précision aussi frappante. Un mec accroupi sur le haut rebord d'un bac à fleurs vide, il saute et atterri à ma hauteur, comme un chat. Evidemment. Il a coupé ses cheveux longs, mais a toujours une clope vissée aux lèvres. Mes lèvres tremblent en esquissant un sourire. « Alors, c'est là qu'on se serre aussi fort que possible dans nos bras ? » Il acquiesce. Et, tandis que l'émotion crépite au bord de mes yeux, je m'accroche à ce corps tellement rassurant. « Je me disais bien qu'il n'y avait qu'une rouquine dans cette ville ! »
Assis en terrasse, on profite des rayons du soleil, à peine caché par quelqus nuages. Marco m'explique qu'il bosse dans une agence de pub, et qu'il a attendu avec un acharnement un peu dingue que je tienne ma promese de revenir. Je lui demande des nouvelles de la bande, il en a perdu certains de vue depuis un moment, les autres font leur petit bout de chemin. Rien de particulier à signaler. « Et toi ? » Je m'apprête à lui ressortir la même chose qu'à ma mère et à mes soeurs, ça va, les cours, je m'en sors, je me débrouille comme je peux pour le loyer, je vais bien. Et je m'entends lui dire d'une voix très calme, presque froide « J'ai appris il y a peu que j'étais malade. VHC-VIH. » Il me regarde sans rien dire, et je sais qu'il a compris, le feu qui me brûle petit à petit, la peur. Grandir.
Alors, pour meubler le silence, ou juste parce que j'en ai besoin, je ne sais pas bien, je lui résume tout. Depuis mon arrivée en France, de déceptions en rencontres, la drogue, l'alcool, les clients. Il m'écoute. Il m'écoute vraiment. Je le sens à son regard, il ne hoche même pas la tête, mais il écoute et ne juge pas. Et puis je m'arrête, quand je sens que les larmes que je retiens avec peine vont finir par couler ; quand je me sens plus légère, quand je crois que j'en ai trop dit. C'est cela que j'attendais : une oreille attentive, un ami presque devenu étranger, pour trouver la force de me confier.
Vite, trop vite, nos chemins se séparent. « Je repars demain. Je ne sais vraiment pas quand je reviendrai, mais si tu passes en France, à l'occaz'... » On se fait la bise. C'est à ce moment-là, Sylvia. Deux syllabes, seulement. Tu le regretteras, sinon. Mes lèvres restent clouées, mais je sais qu'il le lit au fond de mes yeux. Merci Marco, merci d'être là, d'être toi, de n'avoir pas changé mais simplement évolué. Merci de m'avoir serré dans tes bras parce que j'en avais besoin ; merci de me montrer que Madrid ne m'a pas totalement oubliée.