"Une décoction de superficialité avant d'aller vous coucher"
Les gens sont fous. Fous furieux. Il leur suffit d'un mot magique, « soldes », affiché en gros sur toutes les vitrines du centre-ville, et ils sont prêts à se lever un mercredi matin pour courir après LA bonne affaire, ce morceau de tissu à 50% qu'ils n'auraient de toute façon jamais acheté si une frénésie dangereuse n'avait pris possession d'eux. Je soupire intérieurement en passant devant ces mères chargées des sacs colorés où dorment les nouveaux vêtements de leurs filles. Ridicule. Et pourtant, Sylvia, toi aussi. Toi aussi, en y regardant de plus près, tu aurais envie d'entrer dans un de ces magasins, et d'essayer le maximum de chaussures ou de robes que tu pourrais y trouver. Pas vraiment le moment, Noël a laissé mon portefeuille désespérément sec, et quelque chose me dit que les affaires ne sont pas près d'aller bon train.
En passant devant France Arno, je jette un coup d'oeil aux chaussures exposées. Juste un coup d'oeil. Et c'est là que je tombe sur les chaussures de ma vie. Pour une seconde s'envole de mon esprit l'image du feu rampant dans mes veines ; pour une seconde je me sens être une jeune femme comme toutes les autres, avec cette envie de toucher le cuir verni, d'offrir cet écrin à mon pied, et de rester des heures sans bouger à le contempler. J'entre dans le magasin, balayant le soupçon d'hésitation qui plane sur mon esprit en me disant que j'ai le droit de me faire plaisir, merde.
Je les trouve vite à l'intérieur. 65€. Mon cerveau se tord en repensant à mon compte en banque. Allez, quoi, c'est même pas le prix d'une nuit ! « Vous les avez en 39 ? » Pas même une nuit, mais souviens-toi, Sylvia, la maladie qui se propage... Trouver un autre boulot... CV, lettres de motivation, pfff...
« Je vous ai apporté aussi le 38 et demi » Elle sort délicatement l'escarpin - « escarpin », y a t-il mot plus féminin, plus envoûtant et plus pointu ? - et me le tend. Le bout de mes doigts entre en contact avec la surface brillance, lisse et un peu froide. Mon pied glisse à l'intérieur et se cale parfaitement. Je me place devant le petit miroir, et garde les yeux fixés à mon pied, à cet extrait de féminité pure que je viens d'enfiler. Et plus rien n'existe que cette chaussure dans laquelle je me sens belle, désirable, un peu femme fatale. Mon esprit s'est vidé pour pouvoir s'emplir pleinement de l'image qui se tient devant moi.
« Je les prends ! »