Le sang des lâches
Dijon
Julian
Il faut que je m’assoie. Il faut que je passe mes mains sur mon visage. Il faut que je donne à mon regard une sensation de vide. Parce que je ne sais comment réagir, je simule cette atterrement inutile. Comprendrais-tu Lola, cette inutilité ? Alors que ce vide dans mes yeux, cet air perdu… Comme ce doit être rassurant ! Mais tu te mets à pleurer devant moi et je dois me relever, te prendre dans mes bras, te serrer, si fort, serrer ton corps contre le mien, ce corps où co-existent deux tabernacles de chairs. Le tien, et le sien, désormais. Il y a quelque chose qui vit en toi. C’est dingue. Je me suis toujours demandé comment je réagirais si à vingt ans ma petite amie m’annonçait que j’étais père. Si je fuirais la réalité, ou bien si je serais vraiment père. Etre père. J’étais loin d’imaginer que ton absence, depuis quelques temps, ni même ce coup de fil de la veille étaient la conséquence de… Je vais être papa. Désormais il me faut décider si je vais être le type lâche qui laisse la fille tomber malgré toutes leurs promesses d’amour et d’avenir, ou bien le digne chevalier aux bras d’or dans lesquelles elle pourra se reposer. Ma princesse…
Je pense à mes parents. A toi Maman, qui a toujours voulu me garder pour toi seule – je suis ton préféré, pas vrai ? Et puis à toi Papa, dans ton Sanctuaire de Papier – est-ce que je vais devenir comme toi ? (pardonne moi de ne pas venir te voir, pardonne moi de profiter de ta maladie pour apprendre à être heureux, mais tu sais mieux que moi que la lâcheté coule dans le sang des Mahogany).
Et je pense à Florian, dont j’ai tant méprisé la paternité précoce. Finalement, j’aurais été Papa plus jeune que toi, grand frère.
A moins que je ne sois le type lâche…
Car ce serait si facile…
Je connais le mécanisme : me cacher, me haïr, et oublier. Comme je l’ai fait avec toi Jill lorsque tu avais tant besoin de moi. Regardez, c'est tout simple : je ne pouvais pas t'aider, je ne savais pas t'aider; alors, je ne voulais pas t'aider ; donc tu ne méritais pas mon aide. Vous comprenez maintenant?
Face à mon incapacité à prendre soin de toi.
Lola est partie. Me voilà de nouveau seul dans mon appartement silencieux, ce lieu si familier qui me rejette aujourd'hui, mon "temple du sommeil", comme je me plaisais à l'appeler il y a encore quelques mois. Le temps est laid. Le ciel gris, froid et humide. Et je n’ai rien su y lire, au cœur des viscères qui répandent sur nos têtes leur immonde grisaille putride. Où es-tu Nalvenn ? Vite, j’ai besoin de toi, plus que jamais… Enfouir mon visage dans ta poitrine chaude où pulse le cœur-grenouille. Sois ma lumière, disperse mes ténèbres intérieures toujours grandissantes. Merde, nous ne sommes que des gosses ! Pourquoi ?! Je croyais que tout serait facile, qu’il me suffirait d’arrêter la fac pour vivre mes rêves, me remettre à écrire, enquêter sur le Secret avec Nathan, être moi. Qui est le régisseur de ce monde, le grand marionnettiste qui organise les choses et les rend si éprouvantes ? N’en avais-je pas assez enduré ? Je regarde le visage du ciel et je voudrais lui cracher dessus.
Mais toujours la pluie retombe sur nos faces meurtries.
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