Entretien d'embauche
Dijon
Julian
Baiser délicat apposé dans le cou de Lola. « Où tu vas ? Il est huit heure et demi…
- J’ai un entretien d’embauche pour un job.
- Ah, c’est super… »
Si tu n’étais pas à moitié endormie, tu aurais sauté de joie Lola, mais je préfère te laisser savourer cet instant de tranquillité, et profiter de ton début de week-end précoce. La fac avait pour moi aussi de ces avantages que, bientôt, j’en suis certain, je regretterai amèrement.
Ambiance calme ce matin dans la ruelle du Dionysos. Je suis arrivé à 9h moins 10, avant l’ouverture. En arrivant à son tour, Louis, sourire aux lèvres, me regarde en secouant la tête.
« C’était pas la peine de te pomponner comme ça, me lance-t-il d’un air amusé en ouvrant la porte du bar, c’est pas une cérémonie officielle… »
Une fois Louis entré, je profite de son inattention pour passer furtivement une main dans mes cheveux et les décoiffer négligemment. Le gel encore humide et poisseux se colle sur mes doigts, et pas moyen de m’en débarrasser. Désemparé, je tente de m’essuyer sur mon manteau, mais de petites peluches restent engluées entre mes phalanges. En pénétrant dans le Dionysos, vide et silencieux, je me surprends à penser que oui, j’aime décidément cet endroit, et rien ne saurait me faire plus plaisir désormais que d’y travailler chaque jour. Rien en moi ne saurait envisager que, peut être, Louis ne s’apprête pas à m’embaucher.
« Assied-toi, me dit-il. »
Hormis les tabourets du comptoir, le Dionysos propose de s’installer autour de petites tables circulaires disséminées dans la pièce de manière anarchique. Nous nous asseyons à l’une d’entre elles, l’un en face de l’autre, et je passe la paume de ma main sur le bord de ma chaise pour en décoller le gel visqueux.
« Alors, commence Louis en s’éclaircissant la gorge, après avoir étalé devant nous une quantité prodigieuse de paperasse, je suis pas très familier avec tout ça, il va falloir que tu sois indulgent. »
J’acquiesce en signe de complicité, le Papier est mon ennemi depuis longtemps.
« Normalement, j’aurais tout intérêt à embaucher un gars ayant un CAP, mais après tout je pense que le sens du contact prévaut sur le plan technique. Le premier est inné, le deuxième s’apprend. Tu penses avoir le sens du contact avec les gens Julian ? »
En une fraction de seconde, je balaie ma mémoire et repense à mon incapacité à aider Nalvenn, mon incapacité à aider Jill, mes problèmes relationnels avec ma famille, ma possessivité et ma jalousie à l’égard de Laura, tout le mal que j’ai fait à Gautier, ma trahison de Lola et Jed avec Jonathan.
« Bien sûr ! dis-je avec conviction. »
Louis relève la tête, et là, soudainement, dans une moue énigmatique ébauchant un sourire, il me semble ressembler à cet acteur qui, dans le film Philadelphia, nous a ému en tournant dans le salon, agrippé à son porte perfusion sur un air de musique classique. Quel était son nom déjà ?…
« Tu seras payé au SMIC horaire, je peux pas faire plus, ça équivaut à sept euro par heure environ, plus les pourboires, quand y en a, ça peut faire grimper ta paye de beaucoup. Aller vers le client, prendre la commande, servir le client, lui faire régler le paiement de la note, nettoyer sa table une fois qu’il est parti, rapporter les verres et, le plus intéressant, l’incontournable passage à la plonge, tu vas adorer ça. »
Nous sommes interrompus par un tintement de clochette. Le vieux Jack se tient dans l’encadrement de la porte, nous salue d’un air digne en soulevant sa casquette de marin, et va s’asseoir au comptoir au même tabouret que d’habitude.
« Julian, je t’avoue que ça va pas être facile, pour toi comme pour moi. Le rythme est dur parfois, et tu vas bosser à plus de quarante heure par semaine. Moi j’ai pas l’habitude de bosser en duo, je sais pas ce que ça va donner. Je te propose qu’on signe jusqu’à fin juin, et ensuite on voit si on continue ou pas, ok ? »
J’acquiesce avec sérieux. Louis se lève en souriant maladroitement. Tom Hanks… Voilà, c’est ça, Louis est le portrait craché de Tom Hanks, comment ai-je pu ne pas m’en apercevoir plus tôt ?
« Jack attend son whisky, me dit-il, tu attends quoi ? »
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