Pustule et chant chinois
Dijon
Julian
Hier Maman a sauté de joie en reconnaissant ma voix. Et puis j’ai calmé ses inquiétudes quant à mon avenir en lui parlant du Dionysos. Ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu pour moi, je le sais bien, et je devine aussi qu’elle n’en touchera pas un mot à Papa, mais la curiosité finira par se saisir d’elle et je ne tarderai pas, d’ici quelques jours, à la voir débarquer pour me découvrir dans ce rôle de garçon de café. J’ignore combien de temps je resterai dans ce bar, et pour être honnête, je ne me pose même pas la question. Le matin je me lève sans regarder le Miroir, et le soir je m’endors sans penser à rien, épuisé. Au cours de la journée, je n’ai guère le temps de songer à moi-même, entre le petit déjeuner et le déjeuner (qu’une vieille dame apporte à Louis chaque jour vers onze heure), le café et diverses pauses boissons d’une après-midi, puis enfin la soirée et le défilé des clients aux multiples visages. Lorsque le bar est calme, je vais à la plonge, et après la fermeture, il faut passer la serpillière et nettoyer les tables. Quelques rares instants de répit me permettent de laisser reposer mon esprit, mais bien que j’amène toujours mon ordinateur dans l’espoir d’écrire un peu si l’occasion venait à se présenter, il ne sort jamais de sa sacoche. Mon activité favorite consiste alors à détailler le physique des clients, sublimes ou grotesques, pour imaginer les âmes qu’ils renferment. Tenez, cet homme qui parle à Jack, par exemple. Depuis le comptoir, je suis au poste d’observation le plus rapproché. Trapu et de petite taille, faciès de pékinois écrasé, absence totale de cou. Cheveux mi-longs grisâtres plaqués sur le pourtour crânien malgré une sévère calvitie centrale. Une pustule charnue confère une touche de relief à son menton. Un vieux tatouage sur le dos de sa main gauche à laquelle il manque une moitié d’index reproduit le motif d’une tête de lion qu’on retrouve sur une massive bague en or glissée à son majeur. Voix forte et abrutie, il parle en sous-articulant, en projetant alentour une pluie de postillons. Veste marron abîmée, comme sa peau. A côté de lui, Jack fait tourner son œil dans son orbite pour manifester à mon intention le profond ennui qu’il éprouve à écouter ce type.
« J’voulais m’y faire enlever ce machin là qu’j’ai sur l’menton t’sais qu’j’avais essayé tout seul l’aut’jour avec une pince à épiler même qu’y pissait le sang et qu’j’ai dit vaut mieux y laisser faire l’docteur. »
Je m’éloigne pour aller servir une vieille dame corpulente à la coiffure blonde claire soignée, enrobée d’un manteau bleu pervenche, qui me commande un grand verre de coca et sort un livre qu’elle pose devant elle pour lire un peu. En revenant derrière le comptoir, je reprends mon écoute.
« … not’ p’tit Johnny, on l’aime bien ce p’tit gars là, ah ça oui ! Pas comme ces jeunes chanteurs d’aujourd’hui p’tits pédés d’merde p’tites taffioles d’enculés à la con, j’vais t’dire ces trucs là c’est comme les racailles, on s’ra bien contents quand Sarko y nous aura dégagé tout ça. »
Un jeune gars plutôt grand, vêtu d’une veste kaki, d’un pantalon beige, portant des chaussures rouges et traînant avec lui un vieux xylophone africain, lève les yeux de son chocolat chaud pour échanger avec moi un regard surpris. Je voudrais dire quelque chose, faire taire cet homme immonde, cette petite boursouflure abjecte, la crever comme un vilain abcès. Il en est des centaines, des milliers, de boutons purulents comme toi, de grosses pustules humaines moisies à force de s’encrasser d’idées basses et pourries. France profonde et arriérée qui semble avoir oublié les horizons de la xénophobie et les dangers de la haine des autres. Si seulement j’avais le courage de parler, de lui dire ce que j’ai sur le cœur en attendant son discours… mais comme à l’habitude, pas un mot ne sort de ma bouche.
Il est tard. Je commence à passer la serpillière. Louis m’a laissé les clefs et je dois fermer tout seul ce soir. Soudain, un son s’élève au fond du bar, un murmure musical, comme si on psalmodiait une chanson aux paroles incompréhensibles. Un vieillard chinois est assis à une table, les yeux fermés il se balance d’avant en arrière, et de sa bouche s’échappe un air traditionnel de son pays. Je m’assieds quelques instants pour écouter. Dehors, la douceur d’un soir de printemps. Et ce souffle prodigieux, magique. Il est de ces instants qu’on ne peut décrire avec des mots, mais qui s’inscrivent en nous à jamais et y gravent un sentiment d’immortalité.
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