Mouche léopard
Dijon
Julian
Ce vieux type n’arrête pas de me coller, impossible de m’en défaire. Sa voix jaillit sans discontinuer sans autre obstacle que les poils d’une moustache grise de hibou. « Vous êtes un jeune vous, vous êtes étudiant hein ?
- Non, j’ai arrêté mes études.
- Ah ? Ah bon. Les étudiants ne payent rien, moi je connais un étudiant, il paye son loyer un euro seulement. Vous payez votre loyer vous ?
- Je vis encore à la charge de mes parents, dis-je en nettoyant la table de cette vieille grosse femme en mini-jupe ridicule qui vient de s’en aller. »
Le type, avec son pull léopard kitch à souhait, me suit comme une mouche depuis plus d’une heure. Et me parle.
« Y a toujours eu des inégalités de toute façon dans la société, c’est comme ça, et depuis le temps des Romains en plus. Vous savez, les soldats romains, eux y payaient rien du tout ! Ils étaient logés, nourris, soignés. Moi si j’avais vécu à cette époque, j’aurais bien voulu être soldat.
Je relève la tête pour le regarder dans les yeux.
« Vous auriez vraiment aimé être utilisé comme une machine de guerre qu’on astique et qu’on fait reluire, ce qui aurait nié complètement votre humanité ?
- Ah bah ça pour sûr mon p’tit gars, et comment ! Si vous saviez combien je touche avec ma retraite, y a pas photo ! »
Dehors, il se met à pleuvoir, le ciel se couvre de nuages de plomb et une averse de grêle secoue la ville. Le tonnerre gronde. Je retourne derrière le comptoir, suivi de près par une grosse mouche tachetée léopard à moustache de hibou.
La perplexité est ma nouvelle amie.
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