Faye Turney
Dijon
Julian
Pluie. Flaques. Floc. Un gars d’environ trente ans habillé tout en noir. Avec des cheveux noirs aussi, et longs. Raides et tirés depuis un front dégarni qui étend la face sur le dessus. Joues rondes et molles, bouche grassouillette et pincée. Deux yeux horizontaux comme ceux d’un asiatique, avec des sourcils fins étirés, et un piercing d’argent sur l’arcade. Sur le visage un air de flegme blasé, comme une bougie qui coule. Il me commande un Perrier citron.
« Vous en pensez quoi vous, il me dit, de cette histoire avec les otages britanniques ?
- Je suis pas très au courant de ce qui se passe dans le monde, je réponds, je regarde pas la télé.
- Des marins britanniques ont pénétré sans autorisation les eaux territoriales iranienne. Ils ont été capturé et ça va faire leur deuxième semaine de détention là-bas. Blair pète les plombs, il paraît même que les vingt sept pays de l’Union ont adressé une sorte d’ultimatum à Téhéran.
- Ca a l’air plutôt sérieux, dis-je en nettoyant un verre sans arriver à ne pas regarder mes gestes, comme Louis sait si bien le faire.
- Le truc, continue le type tout en noir, c’est que les marins sont passés à la télé iranienne et disent qu’ils sont bien traités, qu’ils s’excusent d’être entrés sans autorisation sur les eaux territoriales, et ça Blair il y croit pas, il dit qu’on cherche à manipuler l’opinion des britanniques. Et puis y a cette femme soldat parmi les prisonniers, qui a envoyé une lettre, dans laquelle elle dit soutenir le retrait des troupes britanniques en Irak.
- C’est vrai qu’il serait temps qu’elle cesse enfin, cette guerre. »
A côté de nous, Jack s’agite. J’aimerais tant qu’il émerge de sa contemplation, qu’il délaisse un peu son verre vide et nous rejoigne dans le réel. Parfois je me dis que c’est à ça que je dois ressembler en pleine inspiration, lorsque je quitte mon Corps et devient pur Esprit, et que les mots jaillissent comme un chant autour de moi pour recréer le Monde. Mais Jack, qui aurait tant à nous apprendre, tant de choses à nous raconter, l’expérience d’une longue vie à nous faire partager, demeure figé dans son immobilité liquide.
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