Tsunami et oubli
Dijon
Julian
Il y a eu ce message, hier, en fin de soirée. Un peu comme si les longs doigts malingres du passé essayaient de s’infiltrer dans le présent pour y ouvrir une brèche et s’y contempler. Non, pas déjà, pas si vite. Etes vous sûr de vouloir supprimer ce message ? Ok. Message supprimé. De la terre noire, des kilo-tonnes d’oubli. Et rien ne viendra désormais réveiller Lola enfouie dans les vestiges de notre amour perdu. Je suis tellement désolé, moins pour elle que pour moi, car dans cette histoire je suis le lâche, et ce titre n’est pas glorieux. Moi je préfère oublier. Noyer le bébé dans les eaux pâles du Léthé. « Garçon !
- Hein ? »
J’émerge de mes rêveries. La femme me lance un regard courroucé. Asiatique, chinoise sans doute, la quarantaine bien entretenue, cheveux noirs coupé courts à la garçonne et gominés, style vestimentaire assez chic, haute bourgeoisie je présume, avec une robe aux teintes rouges qui flamboie au milieu du bar.
« J’attends toujours mon verre, me lance-t-elle impérieusement.
- Excusez moi, je ne me souviens plus de votre commande, je ne l’ai pas notée et… »
La femme soupire, agacée.
« Une coupe de champagne, dis-je en souriant, ça me revient maintenant… »
Elle me gratifie d’un sourire ouvertement hypocrite en me regardant sortir un long verre au tintement cristallin. Louis sort de sa cabine et vient se poster à côté de moi.
« Tu as entendu ? Il paraît qu’il y a eu un nouveau tsunami en Asie du Sud-est.
- Comme en décembre 2004 ?
- Non, ils ont cru, mais heureusement il n’y a « que » treize morts à l’heure actuelle. La vague a seulement touché les îles Salomon. »
La femme chinoise, soudainement, éclate en sanglot. Dans un même mouvement, nos têtes se tournent vers elle. Dans ses mains, elle tient un téléphone portable rose dernier cri, tremblant. Son visage durement aristocratique se tord en une moue des plus déplaisantes et son apparat de grande dame semble fondre comme de la cire sous les larmes qui coulent à torrent.
« Qu’est-ce qui se passe, Madame ? lui demande Louis.
- C’est… c’est… hoquète-t-elle, une amie vient de… de m’apprendre qu’on a… retrouvé mon petit chien et que… qu’il est… il s’est fait écraser… Mon pauvre petit Mao… »
Elle me ferait presque de la peine, soudainement, cette femme qui pleure son défunt animal, si ironiquement baptisé. J’esquisse un sourire de compassion mitigée en lui tendant sa coupe de champagne. A côté de ses sanglots et gémissements fort bruyants, et tandis que Louis lui propose un mouchoir en papier qu’elle refuse pour en sortir un, en tissu brodé, de sa poche, le vieux Jack se met à grogner.
« Ressers moi un verre, Julian. »
Alors, dans mon esprit, s’effacent les souvenirs parasites, pour laisser place à ma nouvelle vie.
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