Les uns se battent, les autres tchatent, et moi j'écris
Dijon
Julian
Rayures rouges et noires horizontales sur un tee-shirt moulant. Le gamin aux cheveux longs discute avec son ami à l’air hagard et débile tandis que je dépose devant eux un Perrier citron et un Coca light.« Tu connais les redskins ? En fait c’est comme des skins mais avec des lacets rouges, et ils font un peu la guerre aux skins. Eh ben j’ai un pote redskin qui s’est fait chopper l’autre soir par la bande là tu sais, les Hyènes, il lui ont éclaté la gueule, piqué les shoes, les rangers, et son tee-shirt, c’était trop abusé il est rentré la gueule en sang. »
Je glisse l’addition sous le cendrier et retourne derrière le comptoir, où un jeune type noir dans un polo orange vif raconte à Louis comment il a été amené à visiter le « QG » de MSN France.
« … un truc hallucinant, j’ai été vraiment bluffé. Normalement il ne faut pas ébruiter ça, mais c’est tellement énorme et scandaleux je trouve que je peux pas garder ça pour moi, je le raconte à tout le monde. Figurez vous qu’ils ont inventé un truc qui va sortir bientôt, des sortes de contacts robots. Je les ai essayé, c’est super flippant. Je lui ai parlé, comme si c’était un vrai contact MSN, et ça m’a répondu des choses comme une vraie personne. Tout ça pour répondre aux attentes de ces gens qui se réfugient dans le virtuel pour s’imaginer qu’ils ont une vie affective et sociale comme les autres, pour se sentir rassurés…
- C’est quoi, MSN-machin-chose ? maugrée Louis qui ne semble pas très renseigné sur les prouesses technologiques actuelles. »
Je souris tout en repensant à Nathan, que je voyais passer des heures interminables devant son écran, sans bouger. Est-ce qu’il est devenu fou, à force ? D’abord, il me met en lien avec un garçon que je ne connais pas par l’intermédiaire d’une boite en bois vide, puis il me connecte à ce mystérieux l’Efta, sans donner d’explication. L’Efta serait-il un robot ?
Je m’assieds et allume mon ordinateur portable pour reprendre un peu l’écriture. Le soleil qui inonde la ville me remplit de joie et j’ai hâte de poursuivre l’avancement de mes ruisseaux de sang. La page Word s’ouvre. L’Esprit se détache de mon Corps.
Shanti avait revu John. Ils s’étaient embrassés.
Non, c’est mauvais.
Elle avait rêvé de lui pendant une semaine et puis –
Décidément, non, ça ne vient pas. Les idées sont là pourtant, Shanti doit suivre John jusqu’à son Angleterre natale, puis le quitter et se retrouver à Paris, où elle rencontrera Robert de Saint-Loup. Je ne sais pas encore comment expliquer que Robert ait troqué son nom de famille contre celui de sa femme, Mahogany. Sans doute aura-t-il voulu abandonner ses origines aristocratiques. Comment les faire avancer, ces personnages qui sont issus de ma pensée alors que je suis issu de leur sang ? De la même manière qu’Arthur m’était apparu une idée lumineuse pour s’avérer n’être qu’un échec, une non-histoire inutile, les quatre ruisseaux de sangs et leur promesse épique s’effondrent lamentablement.
Je redresse la tête, je suis redevenu Corps. L'astre lion nous fait baigner dans sa tendre luminosité. Je souris. Les Cohen entrent et vont s’installer à leur table habituelle. J’éteins l’ordinateur et me lève, leur adresse un petit clin d’œil, puis commence à préparer les deux thés qu’ils s’apprêtaient à me commander.
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