Chambre Noire

Publié le par Sargas

Lille
Damien

damien_essai_copie.jpgUne seule ampoule rouge illumine la pièce du laboratoire. Tout est monochrome. Une seule couche de rouge. Le reste n’est qu’ombre chinoise, lisse, sans profondeur. La pièce entière est un petit théâtre où je suis la seule marionnette à interagir avec le décor. Je navigue dans cette quasi obscurité entre les agrandisseurs, les bouteilles de produits, et les bacs. Des fils traversent la pièce et des dizaines de photos sont accrochées par-ci par-là. J’ai toujours aimé ça. Depuis mon enfance je rêvais de cette scène, être le photographe dans la chambre noire qui développe les photos lui même, qui a un air si mystérieux dans sa tanière nimbée de rouge et noire et qui épingle ses images sur le fil, satisfait de son travail. Deux petites enceintes branchées sur mon baladeur diffuse du Sigur Ros plongeant définitivement le labo dans une ambiance magique. On m’a laissé deux heures de liberté pour que je puisse utiliser le matériel. C’est peu pour que l’immersion soit totale mais suffisant pour développer sur papier cinq ou six photos. Hier soir, j’ai ressorti des tiroirs mes premiers négatifs. Ceux où j’avais une quinzaine d’année. A l’époque développées chez un photographe, les images sont pauvres techniquement mais sentimentalement, un grand pincement au cœur me saisit lorsque je les redécouvre. A mon tour de jouer les magiciens et de faire apparaître les portraits et paysages de mon adolescence sur papier. Je découpe soigneusement le premier négatif et l’insère dans l’agrandisseur. Un portrait de mon père. Il est assis sur la petite marche de la porte qui ouvre sur la cour de la maison où ils vivent toujours avec ma mère. Il fumait encore. J’expose le négatif et effectue quelques masquages afin de faire ressortir tel ou tel détail. Le labo fait par soi-même est vraiment une autre histoire que lorsque l’on confie ses pellicules à un « grossiste » de la photo. Passage aux bacs. L’instant le plus magique. Je plonge l’épreuve dans le révélateur et voit apparaître enfin la photographie. L’argent se dissipe là où la lumière a inscrit les détails du négatif. Je retiens mon souffle. Les contrastes sont enfin marqués et l’image prend une autre dimension. J’enchaîne sur les autres négatifs et apparaissent des portraits de ma mère et de mes grands parents, même une photo de ma première petite amie. Nostalgie… le Temps passe. Effectivement. Les deux heures défilent très vite. Le réveil de mon téléphone portable se met à sonner. Fin de la séance. J’ai à peine fini de tout ranger que Ian, un des photographes de l’agence, rentre dans le laboratoire, une poignée de pellicules à la main.
« Ah salut ! »
Son ton est très familier et léger et mon bonjour en réponse sonne très rigide.
« Tu étais peut-être encore occupé ? Tu veux que je te laisse finir tranquille ?
- Non non, c’est bon. Je m’en allais, je dois retourner travailler. Merci quand même.
- Comme tu veux… un bon après midi alors. »
Je suis surpris par son ton très sympathique. Cela tranche avec Jean-Charles et sa condescendance et mine de rien, ça fait plaisir de voir que tous ne sont pas comme lui ici.
Je retourne à mon placard et dépose les développements dans mon sac. Je m’assois devant ma table lumineuse et reprend mon tri des négatifs de Jean-Charles. Mince. Même son nom respire la condescendance. Certainement donné par des parents fiers de leur progéniture et lui promettant un avenir tout tracé. Mon prénom par contre me fait sourire. Un peu jaune certes mais quand même. Damien. La Malédiction… Mes parents n’ont certainement jamais fait ce rapprochement mais je ne peux m’empêcher de le faire. Qui croirait qu’un prénom donné à l’antéchrist dans un film, porterait malheur à un petit garçon. Soupir. Mon Dieu, je divague. Je me concentre à nouveau sur mon travail. Tel négatif rangé dans la catégorie « Humains », tel autre dans la série « natures mortes », etc. L’après midi va être très long et je pense déjà à la prochaine séance labo, ayant déjà ma petite idée sur les prochains souvenirs à ressortir.
Je regarde ma montre le moins souvent possible mais les minutes semblent des heures. Et un négatif dans la série des « Humains » et un autre dans la série « véhicules » et puis ouverture d’une autre boîte pleine à craquer de ces morceaux du travail de « Môsieur » Jean-Charles. Vers 16 heures, j’entends frapper à la porte du placard. « Oui, entrez » La porte s’ouvre sur Ian, le photographe que j’ai croisé en début d’après midi.
« Dis moi… Damien ? »
Je hoche la tête en signe d’acquiescement.
« Ca te dirait de venir boire un verre ce soir avec quelques collègues ? Juste histoire de se détendre un peu et de faire un peu plus ample connaissance. On m’a dit que tu faisais du bon travail et j’ai trouvé ce portrait très sympa. »
Il me tend le portrait de mon père. J’ai dû l’oublier dans le labo dans la précipitation. Il le pose sur ma petite table et se retourne pour quitter la pièce.
« Rendez vous ce soir vers vingt et une heure au Tam-Tam. On y sert de bons cocktails et l’ambiance est sympa. A ce soir. »
Je n’ai pas eu le temps de répondre que le voilà déjà parti. J’aurais dû répondre non à l’invitation mais mon silence n’a fait que l’accepter. Tant pis. J’irai. Il est peut-être temps que je m’intègre un peu plus au groupe. Mais déjà en moi monte le stress de devoir passer une soirée en présence d’inconnus dans un lieu publique. Comment vais-je me comporter ?

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Publié dans Damien

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D
J'avais pris du retard ^^ C'est bon de te retrouver Sargas, depuis le temps =) <br /> C'est long, certes, mais ca se lit extrêmement bien,  et comme le dit Aldé, joli le lien entre les deux branches. Je ne connais rien de la photographie et tu arrives à nous y faire entrer sans nous abreuver pour autant de technique. Et puis Damien va peut etre enfin devenir sociable ? Alleluia !
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A
J'adore ce jeu d'ombres. Tu réussis par l'écrit à rendre une ambiance que peu de monde connait et que ton personnage trouve sur son lieu de travail. De plus par les photos tu trouves des liens avec la branche famille, et tout se construit petit à petit. Très bien foutu. Cette chambre noire serait-elle alors une chambre rouge? Et d'une certaine façon aussi une chambre d'accouchement? ahah!! Aldé a encore frappé!!
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A
Au passage, bravo pour avoir posté le 777e fragment du site Alpha du Centaure :)
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M
Chef, oui Chef ...<br /> On en prendra de la graine donc ...<br /> Joli texte en effet.
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A
Je te redis vite fait la même chose que sur MSN, tu sais que j'adore toujours autant, tant le style que le fil et le personnage (et toi aussi :D), c'est juste encore un poil trop long, mieux vaut se restreindre à une page. Sinon, le côté technique de la photographie est un vrai bonheur, c'est à ça qu'il faut tendre les Etoiles, prenez en de la graine. Décrivez un monde tactile autour de votre personnage, pas seulement une longue, lente et perpétuelle introspection. La Branche Travail des horizons de vos persos est trop souvent délaissée au profit de la Branche Amour et de la Branche Etre (l'introspection en question). Là, la photographie fait toute l'originalité du personnage. Donc n'hésite pas Sargas à décrire, encore et encore, tout décrire, décrire toujours, encore, encore, encore. DESCRIPTION. Faire du monde de vos personnages une image comme dans un film. C'est ce qui se cache derrière la synesthésie. Et n'hésitez pas, tous autant que vous êtes, à montrer le quotidien, la répétition des gestes plus encore que des pensées.<br /> <br /> [TOUT LE MONDE EST PRIE DE LIRE CE COM EN DETAIL, IL S'ADRESSE A TOUTES LES ETOILES, GEANTS, SUPER-GEANTS, PAS SEULEMENT A SARGAS]
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