Des personnages sur l'échiquier blanc se déplacent en silence
Dijon
Julian
Des silhouettes opaques mélangées autour de moi vont et viennent dans la grande salle embuée d’air lourd. Mon être déposé immobile à la surface du rêve, et Hathor déesse sulfureuse aux grands yeux noirs, Hathor la déesse aux seins nus s’avance dans une robe carmin vaporeuse et exquise, qui attise sur moi la chaleur, le désir, un picotement de feu, un frisson embrasé. Hathor la déesse au corps hiéroglyphe tordu dans les parois de mon Esprit, symbole de sexualité. Je regarde son corps phantasme se mouvoir dans l’espace et me rejoindre sur le canapé de pourpre. Et j’entends sa voix, sa voix dans ma tête, sa voix qui me parle en murmurant et me dit :« Ici, c’est mon temple, c’est mon Clan. Et toi, où est ton Clan ? »
Je me suis réveillé en sursaut, le visage nimbé de sueur, lorsque j’ai vu se resserrer sur moi leurs corps dénudés, dans une chorégraphie pornographique et sensuelle. L’infirmière est là, elle me borde dans le lit blanc, ce blanc vide qui crie, qui hurle le silence du néant. Le néant blanc des murs de ma créativité. L’infirmière est là, avec ses cheveux bruns coupés courts, son visage concentré et attentif, cette moue de la bouche qui signifie distance et compassion, cette façon de me regarder en haussant les sourcils, de manière presque gênée, en baissant la tête. Je n’arrive pas à me souvenir de son prénom. Ce n’est pas un prénom ordinaire. Mes yeux se posent sur l’étiquette attachée à sa blouse. Maura. Oui, c’est vrai, Maura, c’est Laura, mais avec un M. Elle ressemble un peu à Laura d’ailleurs, ma Laura, mais en plus âgée. La trentaine sans doute, peut-être un peu moins.
Je connais ce regard.
J’aime beaucoup Maura. Elle, on sent qu’elle est là. Pendant ces quatre jours que j’ai passé noyé dans la brume, je la voyais, elle ne me parlait pas. Et j’ai aimé cette façon qu’elle avait de me regarder, visage fermé, sans ce vernis de sourire niais qu’arboraient toutes les autres, cette couche épaisse d’hypocrisie, de fausse tendresse qui cherche à masquer l’horreur de la réalité, l’éradication de l’empathie par la rudesse des années passées. Je crois que je suis un peu amoureux d’elle.
Maman est passée me voir, elle a pleuré. J’ai senti ses larmes tomber sur ma main. Lilian aussi est venu souvent, il m’a beaucoup parlé. Il m’a dit combien c’était vide, l’appartement, sans moi, que je devais revenir vite. J’étais là, sans être là. Un Julian-Air planant au dessus de son corps, sans substance. J’ai commencé l’année dans cet hôpital, dans cette même chambre. J’aurais dû me douter que je finirais par y revenir tôt ou tard, puisqu’il est trop tard désormais, le mécanisme est activé et rien ne pourra plus l’arrêter. Alors je pense à Nathan. Parce que c’est lui qui a tout enclenché, cette folie, cette multiplication intérieure. Un jour, il faudra que je comprenne.
Le liquide transparent dégouline le long du tuyau branché dans mes veines et s’infiltre dans mon sang. Maura vérifie la poche sur le porte-perfusion, lorsque la porte s’ouvre. D’un mouvement de la tête par dessus son épaule, l’infirmière regarde entrer le visiteur, et le mouvement de ses doigts s’interrompt aussitôt. Tandis que Louis s’arrête, décontenancé, Maura ramène son attention sur la perf, m’adresse un sourire et s’en va, sans même le regarder.
Je vois mon patron s’avancer à nouveau, après que la porte aie claqué, et s’asseoir sur le bord de mon lit. Il me regarde, sans savoir quoi dire. Je ne peux toujours pas parler, comme si ces quatre jours de semi-coma avaient endormi mes cordes vocales. Mes paupières fatiguées peuvent à peine cligner pour prouver que je suis encore en vie. Louis a les yeux humides, et le silence explose, gigantesque, aussi immense que ces deux petites larmes, infimes, qui ne perleront pas, mais resteront cachées, trop timides pour s’élancer et dévaler ces joues sèches et sans doute un peu bourrues qui n’aiment pas trop se mouiller. Bientôt, je vois ses lèvres s’entrouvrir, il va parler, il va dire quelque chose, j’attends ses mots comme une délivrance, pour lacérer ce silence oppressant qui m’écrase et m’enserre et m’empêche de bouger.
Mais mon père entre dans la pièce, je le vois s’avancer à son tour, il est le Roi sévère de l’échiquier blanc, son visage impassible et figé. Il serre la main de Louis, qui s’est redressé pour le saluer. Ils se mettent à parler, entre hommes, et je n’entends pas ce qu’ils disent, les mots s’échappent de leur bouche mais fondent aussitôt dans l’air, se dissolvent, matière délétère et volatile ; alors je m’endors à nouveau, coulé dans l’océan immense des profondeurs sans fond.
Publicité