Un lien figé dans l'éternité
Dijon
Julian
Recroquevillé dans ma cellule, à même le sol de pierre moite. Seuls les bruits de pas du gardien, la plante de ses pieds nus arpentant le couloir de la prison, me parviennent. Le gardien est inutile, je pourrais m’échapper encore. Mais comment retrouver Jed sans être pris par la déesse et son incommensurable pouvoir ? Et puis il y a ces vilaines blessures à même mon corps meurtri. Oh, Hathor, comme je te hais… Ta haine ne t’aidera pas à sortir d’ici.
Quel autre –
Lilian verse du cacao dans son bol d’un air distrait. Regard anéanti. Il fait déjà chaud, et par la fenêtre entrouverte, le gazouillement des oiseaux se glisse dans notre appartement. Cette atmosphère de printemps est ternie par le mal qui nous ronge : le chagrin ineffable que nous partageons. Bien sûr, Lilian ne sait rien. Et moi, qui me consolera ?
Il y a moi…
Quoi ?
Tu n’es pas seul, Julian…
Toujours cette lumière agressive qui pique les yeux, la chaleur progressive, et les gens dans les rues, une agitation. C’est bientôt l’été, ils le savent. Que se passait-il, il y a un an ? Jill. Je tombais amoureux de Jill. Et puis quoi ? Je croyais que ce serait l’éternité, mais ça n’a pas duré. Il y a eu cet épisode avec son père, en sang dans leur appartement. Et puis la réaction de Jill, je n’ai toujours pas compris. Le couteau, la vengeance, la furie. Qu’est-ce que tu deviens, Jill ? Le temps passe à une vitesse folle…
Ces deux amoureux qui se bécotent à une table là-bas, au fond du bar, pourquoi les jalouser ? Ils sont amoureux maintenant, mais dans deux mois, dans six mois, dans un an ou plus, tout s’effondrera, car l’amour ne dure pas. Vous aurez beau résister, la mort vous prendra tout.
Car tout est vanité.
La porte s’ouvre, Lola entre dans le Dionysos. Je sens un sourire immense s’étaler sur mon visage en la voyant s’approcher du comptoir. Ses cheveux noirs sauvages emmêlés, sa peau dénudée blanche et belle… Je ne t’ai jamais connue par ce temps Lola. Où sont passés tes pulls débraillés, ton écharpe ? As-tu encore le foulard bleu que je t’ai offert ? Aussitôt la présence de la gourmette se matérialise sur mon poignet.
Le regard de Lola est fascinant. D’un noir profond, il passe de la tempête à la douceur la plus fraîche. J’ai toujours aimé ce regard.
Et tu l’aimeras toujours.
Non, je ne l’aime plus. Il y a le tambour…
Mais le sentiment ne disparaît pas, car il n’est pas temporel. Il apparaît et se fige dans l’éternité. Non Julian, tout n’est pas vanité.
Les yeux de Lola se posent sur mes lèvres qui remuent légèrement sans que je ne puisse les contrôler. Je me retourne pour prendre un verre et dissimuler le spectacle de ma folie.
« Tu veux boire quelque chose ?
- Une manzana ?
- Pas de problème, dis-je en souriant. Qu’est-ce que tu fais de beau ?
- Eh bien il faisait beau justement, et comme j’ai fini les partiels, j’ai un peu de temps, je voulais passer te voir pour savoir comment tu vas.
- C’est gentil. »
Nous nous regardons dans les yeux en souriant. C’est vrai, rien ne sera jamais plus comme avant. Car les choses changent et sont irrémédiables. Mais Lola et moi sommes liés, plus que n’importe qui. Je le sais maintenant, rien ne saurait briser cette connexion entre nous, pas même le temps ni la mort. C’est un lien figé dans l’éternité.
J’en oublie Jed, j’en oublie Lilian, et même Justin. J’en oublie que je suis malheureux.
Et, comme par enchantement, je ne suis plus malheureux.
Oui, ça y est, je me souviens. L. Ma Lola. Séparé par… par tout ça. Nathan me l’avait dit, elle est la déesse-mère. Pense à elle, pense à sa bouche, pense à son corps. Ses seins et son sexe, pense surtout au Ventre, à la douceur de sa peau, et les sept grains de beauté.
T’en souviens-tu ?
Voilà, maintenant, ressens le pouvoir que tu as absorbé. Son pouvoir à elle. A ses côtés, tu t’en est imprégné sans même t’en rendre compte. Mais c’est en toi maintenant. Car je suis le dieu-aigle mimétique, je suis le grand Empathe. Et je vois mes plaies se resserrer, les bords de peau qui se rapprochent et se touchent, doucement, le sang qui coagule, et la chair déchirée se régénère d’elle même.
- L’amour.
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