Peu à peu je devins celui qui découpait vos âmes
Dijon
Julian
Lilian ne pense plus à Jed. Ca se voit. Il sourit à nouveau, il rayonne même. Depuis la fin du bac, à peu près. Alexandre et lui sont rentrés saouls un soir, mais je n’ai rien dit. Il paraît que Mme Richard, la concierge, a grogné après eux. Moi je m’en fous, je les enviais presque. A leur âge, après les dernières épreuves, j’étais parti me balader avec Cathy, parce que, comme toujours, Nalvenn et Sylvain nous avaient lâché. Avec Cathy, on ne faisait jamais rien de conventionnel. Car Cathy était tout sauf une fille conventionnelle. Ces derniers temps, je n’arrête pas de croiser Laetitia, la fille du propriétaire, dans les escaliers de l’immeuble. Et à chaque fois, mon sang ne fait qu’un tour, face à la mobilité gracieuse de ses jambes, au port hautain de son visage qui ne daigne pas se tourner vers moi. Laetitia Mizri. Lorsqu’elle disparaît de mon champ de vision, je me sens coupable, car je pense à Justin que je n’ai pas rappelé depuis un moment et dont je n’ai plus de nouvelles.
Mes pas me guident jusqu’au Dionysos, mais je ne regarde plus les rues. Sur le chemin, je pense à l’Efta, à notre cyber relation qui me transforme petit à petit. Je le sens bien, à ma façon de parler aux clients, à Louis, et même à mon frère parfois. Je me change en glace. Je suis distant. Un insupportable cynisme me mange peu à peu, morceau par morceau. Merde, ce n’est pas moi, je ne suis pas comme ça ! Mais c’est comme une machine infernale, j’ai beau essayer de paraître naturel, plus je m’y emploie, plus je me sens faux, plus j’entends le son artificiel de ma voix, ses intonations travaillées, ses mots acides et savamment recherchés. Qu’est-ce que j’ai à me prouver, à la fin ?!
La vieille Michelle arrive avec son panier vers onze heure, comme d’habitude. Mais aujourd’hui, je déchiffre son regard bleu. La pierre qui brille dans son regard est la plus puissante de toutes : cet amour incommensurable, cette générosité. Mais qu’est-ce que cela cache ? Car la glace me fait prendre du recul par rapport à vous, et je peux mieux percer à jour vos failles les plus intimes. Je me fais autre, je simule un garçon serviable et pensif, voire rêveur. Si vous saviez comme je vous observe, en réalité, comme je vous détaille. Je voudrais connaître la moindre de vos aspérités. Non pas que vous m’intéressiez, au contraire ; plus je vous découvre, plus j’éprouve de mépris pour vous, pour la perpétuelle et inlassable parade des clients qui défilent devant le comptoir. A travers vos individualités, je veux comprendre ce que recèle l’âme humaine. Je vous dissèque.
Et les conversations avec l’Efta, peu à peu, deviennent une drogue. J’attends le moment où il se connectera, avec fébrilité, car alors je pourrai revêtir ma panoplie de comédien, et jouer le rôle dont j’ai toujours rêvé. Mes doigts tremblent sur le clavier lorsque le bip familier de MSN m’annonce enfin sa venue. Dans le néant du mensonge, je me sens exister.
Est-ce que je suis un dieu ?
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