Le Comédien de Glace
Dijon
Julian
Je regarde la grosse femme noire qui semble si triste. Triste d’être si grosse. Je regarde ces deux gamins qui parlent des fusées qu’ils s’achètent pour le 14 Juillet, l’un très juvénile, l’autre si mature. Je regarde la jolie fille qui me regarde et qui sourit. Mon regard pénètre ses yeux et la déchiquète, la glace investit son cœur et y brûle tout. Je la ravage. Et la jeune fille, anéantie par mes yeux, baisse la tête. Alors je m’approche de sa table, ma démarche est travaillée dans sa nonchalance, je m’arrête à côté d’elle et me penche comme un pantin, je lui sers un sourire charmeur, accompagné d’un chocolat viennois déposé juste devant elle. La fille ne comprend pas mon attitude, cette gestuelle appliquée, pourquoi je joue ainsi. Moi, cela m’amuse. Je suis le Comédien.
Elle est vraiment jolie, elle a l’air gentille. Peut être même qu’elle n’est pas idiote. Je pourrais me la faire si je le voulais. Je baise qui je veux, quand je veux. J’en ai le pouvoir.
Ce matin, dans les escaliers, j’ai encore croisé Laetitia Mizri alors qu’elle rentrait d’une soirée de débauche. Elle puait le cannabis, la vodka et le sperme. Je connais si bien ces fragrances enivrantes, pour les avoir tant porté quand j’étais membre du Clan de Maïa et Sethi. Le parfum exquis de la décadence.
J’ai fait semblant de ne pas exister, je me suis rendu invisible. Car c’est un de mes nouveaux dons : me transformer, jouer à être celui que je ne suis pas. J’aurais été un excellent comédien si la troupe de Sylvain m’avait engagé à Besançon. Laetitia ne s’est même pas douté de ma présence, alors même que je la frôlais. Un véritable fantôme.
Dans sa loge, Mme Richard a levé la tête, comme si un courant d’air avait traversé son champ perceptif, mais sans me voir. Ne me sous-estimez pas.
Méprise moi, méprise moi Laetitia… Lorsque tu ne me regardes pas, lorsque je sens que tout ton être m’ignore et se fout royalement de mon existence, je te désire cent fois plus encore, et je voudrais croquer tes seins de fille riche et insouciante, baiser ton corps qui a baigné dans le luxe et le plaisir, avec volupté.
Mais les Autres sont irrépressiblement en moi.
Et Justin, tu en fais quoi ?
Merde, ta gueule.
C’est tout ce que tu as à dire ?
Je me fous de Justin.
Lui ne s’en fout pas, de toi.
Je sais bien. Tout le monde me désire.
Alors pourquoi ne t’appelle-t-il plus ?
J’ai discuté un moment avec l’Efta via MSN. Il m’a posé des questions sur Nathan, mais j’essaye d’être le plus évasif possible. C’est à celui qui en divulguera le moins. C’est notre jeu. Et je ne suis pas aussi mauvais que j’aurais pu croire.
Lilian a fait les courses ce soir. Il a oublié la moitié de la liste.
« Alexandre n’est pas là ?
- Si, répond mon frère, il est là, invisible, juste à côté de moi.
- Très drôle.
- T’es pas content de me voir ? Pourquoi tu parles d’Alexandre ?
- Rien, comme ça. Laisse tomber.
- Tu as appelé les parents récemment ?
- Non.
- On a zappé la fête des pères.
- Ouais, je m’en fous.
- Et Justin, pourquoi on le voit plus ?
- Parce qu’il est invisible dans ma chambre. »
Lilian grimace un sourire. Moi je ne souris pas.
Il est tard. Les notes du téléphone éclatent à mon oreille. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
« Salut, voilà, ben vous êtes sur le répondeur de Justin. Si vous m’appelez pour me dire quelque chose, laissez un message ! »
Je raccroche. La glace cède d’un coup sous le poids de l’angoisse.
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