Je voudrais me mêler de la vie des autres - Occupe toi déjà de la tienne
Dijon
Julian
Le matin, il fait beau, le soleil est au rendez-vous. Et puis la journée passe et se voile, et s'achève par une soirée mélancolique. Depuis quelques jours, le temps manque d'originalité. Il exécute les mêmes figures sans prendre la peine d'innover. Aujourd'hui j'ai revu le garçon qui était là hier, le garçon aux cheveux bouclés et aux yeux tristes. Et j'ai voulu, de tout mon coeur, aller vers lui et percer ses murailles, mais je n'ai pas osé. Même pas osé prendre sa commande, si bien que Louis s'en est chargé à ma place. Je voudrais me mêler de la vie des autres, mais devinez quoi ? Je suis un vrai lâche. La lâcheté est le pire de mes défauts. Je suis tellement lâche que, à force de haïr cette partie de moi, j'en ai créé une autre. Un autre Julian beaucoup plus fort que le premier.
A moins que tu ne sois la création d'un Julian fort qui souffrait de n'être pas assez fragile.
On en revient toujours à la même question : impossible de dire lequel a créé l'autre.
J'aimerais assez ne pas avoir été créé.
Pareil pour moi.
La plupart des gens reprennent les cours ou le travail. Je vois les mines s'assombrir dans les rues. Les voilà qui délaissent leurs précieuses vacances avec difficulté. Et si je n'avais pas quitté la fac ? J'aurais ma Licence de Lettres Modernes en poche, je pourrais m'attaquer tranquillement à un Master, peut-être partir étudier à l'étranger. Mais pour aller où ? Mon destin se joue ici, dans cette ville. J'aime Dijon, ma ville aux Cent Clochers. C'est là que je suis né, que j'ai grandi. C'est là que j'ai ri et pleuré. Entre ces murs et ces ruelles, sous ces toits d'ardoises noirs et jaunes. Ici j'ai souffert, ici j'ai aimé. Laura, Jill, Lola, Jed. Et puis plus rien. Plus rien depuis ce baiser furtivement échangé sur le quai de la gare, avant que le train ne l'emporte jusqu'à Londres. Oh bien sûr, il y a eu Justin et Laetitia, mais les ai-je vraiment aimé comme j'ai aimé les autres ?
Et il y a Joàn. Je ne veux pas t'oublier, mon beau madrilène. Lorsque je pense à toi, j'oublie combien je suis seul et malheureux, je me dis que peut-être ça aurait pu marcher sans tous ces kilomètres qui nous séparent. Je me dis que, peut-être, deux personnes peuvent vraiment s'aimer d'un amour réciproque et sans faille. Je t'imagine. Beau et nu allongé sur mon lit. Je respirerais ton cou et tu me caresserais doucement les cheveux. Comme ce serait agréable ! Comme la vie est cruelle de nous séparer ainsi !
Je passe par la place Grangier, dans mon ancien Palais de la Gourmandise, et je m'achète une tarte tatin. Un peu de sucre pour égayer mon monde. Le soir, quand je rentre chez moi, il n'y a que Lilian et ses cours de médecine, parfois Alexandre qui a plaqué les études pour n'être plus que pompier. Lola, dont le ventre enfle tant qu'elle en finira par exploser, et qui nous rend de rares visites pour donner des nouvelles de Déborah. Parfois il y a Jed derrière l'écran de l'ordinateur, si loin pourtant. Je pense à demain soir, à Lullaby, et je m'endors en songeant qu'il me faudra me surpasser.
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