Ces barrières qui se dressent entre nous
Dijon
Julian
« Un sirop grenadine, et un perrier citron, voilà ! » Je dépose les deux verres en gratifiant les jeunes filles d'un sourire, avant de retourner derrière le comptoir. Lullaby ne devrait plus tarder. Mes gestes se font nerveux, saccadés. Je dois prouver à Louis que je suis un bon serveur, que je n'ai pas besoin de cette fille pour apprendre mon boulot. Mon boulot. Ce n'est plus seulement un petit job pour gagner de l'argent parce que j'ai arrêté la fac, non, désormais c'est un véritable travail. Je suis serveur.
Lullaby pousse la porte du bar, visage fermé, elle ôte négligemment les écouteurs de ses oreilles et éteint son MP3, passe derrière le comptoir et me lance un vague salut.
« Salut, je réponds froidement, merci pour le CD.
- De rien. »
Je ne comprends pas. Comment cette fille peut-être aussi distante avec moi et en même temps me graver un CD pour me faire découvrir un de ses groupes favoris, et me l'apporter au Dionysos un jour où elle n'y travaille pas ? J'ai redouté ce soir et son retour, parce que du fait que je ne la comprends pas, elle me fait peur.
Tandis que Lullaby ôte sa veste, un type rentre dans le bar. C'est le garçon aux cheveux bouclés et aux yeux tristes. A croire qu'il vient tous les jours maintenant. Cette fois, il faut que je le fasse, que je m'insère dans sa vie pour l'aider. Je ne le fais pas pour moi, du moins je l'espère. Je suis guidé par mon empathie.
« Je m'en occuppe, lance Lullaby sans me regarder. »
Elle m'a devancé, la garce. Je la vois se diriger vers lui, prendre sa commande de manière presque sèche, et revenir au comptoir. Et je la regarde préparer le diabolo vanille ; tout à coup, le mythe manque de s'effondrer. Eh bien Lulla ? Tu ne t'arrêtes même pas pour t'assurer qu'il va bien, alors que sa souffrance empeste à cent mètres à la ronde ? Ce que je n'arrive pas à faire, tu n'y arrives donc pas non plus ?
Ah, ça y est, tu comprends enfin...
Quoi ? Qu'est-ce que je dois comprendre ? Dis moi !
Ca paraît pourtant évident...
Mais ça ne l'est pas ! Dis moi !
Attention, pense à ne pas remuer les lèvres, Julian.
J'y pense ! Je ne pense qu'à ça, mais dis moi ce que je dois comprendre !
Elle ne te rappelle pas quelqu'un, cette Lullaby ? Regarde : tu la connaissais à peine que tu te l'es représentée comme quelqu'un de froid. Alors tu es devenu froid à ton tour. Pas seulement parce que tu es mimétique, mais aussi parce qu'à un degré moindre, beaucoup de gens sont ainsi.
Viens-en au fait.
J'y suis déjà. Parfois, tu essayes d'être sympa pour tailler une brèche dans sa glace, parce que tu es sympa au fond. Tu lances un vague sourire entre deux rafales de vos blizzards qui se mêlent. Tu aurais pu, dans le même ordre d'idée, lui faire découvrir un de tes groupes préférés... Dans une sorte de tentative désespérée pour faire s'écrouler les barrières entre vous deux, parce qu'au fond tu n'as aucune raison d'être froid avec elle.
Je te déteste.
Pourquoi, parce que j'ai raison ?
Je redresse la tête et je vois Lullaby qui me lance un sourire, puis referme son visage en voyant que je n'y réponds pas. Comme si elle s'en foutait. Comme si elle était à des kilomètres au-dessus de tout ça.
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