Grand Nettoyage
Dijon
Julian
Mon bureau, où s’entassent toujours papiers et livres renversés, amoncellement de fatras en vrac, est la cible principale de mon action du jour. Le beau temps a réveillé en moi l’envie de respirer un air plus propre dans l’appartement. La rentrée avance, et sachant combien je suis désorganisé, mieux vaut s’y prendre au plus tôt pour ranger. De toute façon, je n’ai rien d’autre à faire. Je n’ai pas oublié ton visage. Ranger pour ne pas y penser.
Je passe mon bras sur le bureau, renversant par terre avec jouissance tout ce qu’il supporte depuis des mois. Le voilà désormais nu et propre. J’aimerais tant qu’il le reste, comme neuf, sans utilité. J’aime ce qui est propre, ce qui est rangé. Cette facette de moi bataille toujours avec l’autre, celle qui laisse sans cesse tout traîner partout, sans scrupules. Je passe un coup de chiffon sur ma lampe de bureau, puis sur la plane étendue du bureau. Je trie les papiers étalés sur le sol, les classe dans un trieur, ramasse les livres épars et les range à leur place, dans ma bibliothèque. Je ne savais pas que j’en avais autant.
Parmi eux, j’en retrouve un non achevé, un marque page l’ouvrant après quelques pages seulement. C’est La Nausée, de Sartre. Aussitôt, mes mains sont parcourues d’un tremblement. Il y a quelque chose derrière ce livre. Quelque chose d’oublié dans ses pages. J’entrevois le goût de la bile qui monte, l’odeur macérée du vomi. L’eau a croupi en moi, cela fait presque un an maintenant. Ce qui est plus fort que moi, ce que je ne parviens pas à affronter, je l’enserre, je l’enterre, je le coule en moi sous des tonnes de terre noire. J’ai voulu enterrer Jill, mais elle s’est échappée de sa tombe. Mais toi, oh oui, toi… Je t’ai enterré en mon cœur et jamais tu n’en sortiras, pas même avec ce livre, pas même avec des souvenirs. Tu resteras à jamais terré en moi, et tu y pourriras, et tes os blanchiront dans cette fosse sans sépulture que j’ai creusé en mon cerveau, et jamais tu ne reverras la lueur du jour.
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