Colchiques (deuxième partie)
Dijon
Julian
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément.
Le vent a rabattu les volets de mon cœur. Je suis fermé à tous, à eux, à elles. Je ne pense plus qu’à toi. La colchicine a investi mon sang, dans mon corps et mes fibres, lentement elle se répand. La fièvre de l’alcaloïde me paralyse et me fixe sur toi, beau dieu. Te revoilà enfin, face à moi. Je savais que je te retrouverais ici. Pendant un moment, j’ai eu peur que tu n’y sois pas, et de me retrouver seul, dans ce bar, avec Jed et Jon, sans toi. J’ai crains que leur retard ne nous fasse arriver qu’après ton passage, et je les ai détesté, surtout Jon, parce que Jon est blond est beau, parce que c’est injuste, et que les dieux sont beaux et injustes.
Tu es blond, tu es beau. Comme Jon. Mais je ne te déteste pas. A la place, il y a Ca. Ca qui grandit en moi : Ca prolifère, Ca se développe. C’est une buée délétère qui transpire et se condense tout autour de moi. Je le ressens. Comme un mal sans nom, un venin, un poison. Et il n’existe pas d’antidote. Me voilà contaminé, à l’instar de tous ces gens qui ont l’air de flotter au dessus du sol, légers.
Mais je ne flotte pas.
Déjà je sens que je coule, que je m’enfonce, que je m’embourbe. Je n’en sortirai pas.
Je te regarde, beau dieu, mais tu ne me vois pas. Ton corps d’athlète huilé me dédaigne, tout comme le mouvement impérieux de tes paupières aux longs cils raffinés. Tes bras plein de soleil où se dessinent de belles veines qui se prolongent dans tes mains puissantes. La courbe de tes épaules dégagées par ton tee-shirt sans manches. Je suis à tes pieds, beau dieu, ne me vois-tu pas ? Je voudrais crier, pour que ta tête s’abaisse jusqu’à moi, mais tu ne m’entends pas, tu ne perçois pas ce hurlement suppliant qui explose dans ma tête à ton intention. Pour toi, je n’existe même pas ; c’est Lui que tu regardes. Lui, l’autre blond. Ce sale Jon que je déteste, avec son sourire parfait.
La soirée s’écoule lentement. L’alcaloïde m’immobilise sur cette banquette collante, à côté de cette immonde table grise et carrée. Ca suinte de partout, Ca se mêle à un autre Ca, celui du livre, la Nausée. Je te relirai, démon de papier, j’affronterai ta noirceur et j’en sortirai vainqueur, tu verras. Mais toi, beau dieu, je ne peux pas.
Voilà que tu t’en vas, que tu me laisses. Ne m’abandonnes pas. Je vais me lever, tu vas voir, avant que tu n’aies franchi le seuil, je me serai levé, je l’aurai craché hors de ma bouche, ce « eh, s’il te plait attend » qui ne veut pas sortir. Tu vas voir. Déjà tes pas m’ont dépassé et je n’ai pas bougé. Tu marches si vite. Mon corps tremble, mon cœur s’emballe. Ca entre en ébullition. Mêlé au poison des colchiques, Ca m'anesthésie, Ca m’emprisonne dans cette stupide position assise.
Il est trop tard. Tu es parti. Et je n’ai pas bougé.
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne.
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne.
Publicité