Quel est ce son qui s'échappe de ma bouche?
Dijon
Julian
J’entre précipitamment dans l’amphi et m’installe en hâte sans regarder autour de moi, le souffle saccadé par la course qui m’a mené jusqu’ici dans le labyrinthe vicieux de la fac, de couloirs en couloirs, d’escaliers en escaliers (j’ai tout de même réussi à éviter la passerelle la plus haute, que jamais je n’espère avoir à traverser tant elle me donne le vertige, mais cela a contribué à me ralentir par un détour considérable). Résultat je me retrouve ici, en sueur sous mon pull, ça colle, c’est insupportable. A côté de moi, il y a cette fille qui vient de prépa et que je ne connais pas, un prototype parfait d’intello appliquée avec son chignon tiré et les lunettes fines qui lui tombent sur le bout du nez. Comment peut-on être aussi décalé ? Elle ne sait pas, cette fille, que nous sommes à l’aube du Troisième Millénaire ? Je jette un œil sur sa feuille pour savoir où nous en sommes. Petite écriture soigneuse, titres soulignés selon un code couleur qui m’est inconnu. Ses affaires sont disposées sur la table de manière quasi mathématique, comme si elle avait pris le temps de calculer au millimètre près la distance entre sa trousse et sa feuille. Cette maniaquerie névrosée me répugne, comme la moiteur sous mes bras qui frotte contre le tissu irritant de mon tee-shirt et de mon pull. Voilà pourquoi je déteste le retour du froid.Je concentre mon attention sur le cours et me laisse happer par les paroles du prof. Un flot de mots qui me bercent et rapidement me fascinent. Je commence à prendre des notes sans même m’en rendre compte, mon esprit rivé sur cet homme qui gesticule et fait le pitre devant nous pour nous amuser et ainsi rendre ces deux heures d’enseignement plus distrayantes qu’elles ne pourraient l’être. Et je ressens les bienfaits du rire comme un baume sur mon cœur. Je ris, comme le reste de l’auditoire, et cela me rassure, de me sentir proche d’eux en cet instant précis. Je ris. Julian Mahogany rit. C’est à peine croyable, après ce que je me suis infligé ces derniers jours. Le Tribunal du Corps s’est avéré fort éprouvant, et j’espère ne pas avoir à réitérer cette expérience difficile. Mais je ris, sans même me forcer. Je ris. Et rien d’autre ne compte.
Publicité