Danser jusqu'à la pluie
Julian
Regarde moi beau dieu, regarde comme mon corps se contorsionne en rythme avec la musique. Je n’ai plus de contrôle sur le pantin organique. Libérer mon corps, l’offrir tout entier à l’âme musique qui en tire les fils de ses doigts de son. Le bassin qui roule, les épaules accompagnant et l’échine qui ondule. Mes pieds glissent sur le sol. Les yeux mi-clos rivés vers le bas, je ne vois plus rien. Je ne suis que musique. Vas-y DJ, fait exploser l’air à coup de basse, endors moi pour mieux me réveiller… Je me regarde dans les multiples miroirs. Je suis seul sur la piste. De multiples Julian que tout le monde regarde. Tout ces regards qui me mangent, qui me croquent, qui me lèchent. Tu as vu le type qui danse ? / Regarde moi ça comme il se la joue lui ! / Il est vraiment craquant… / Trop ridicule le gars ! / Il me donne chaud moi ce mec… Vous êtes les multiples miroirs de mon Moi. C’est vous qui me faites homme et dieu alternativement, par la seule force de vos yeux appliqués sur mon être, vous jouez avec l’alchimie de ce que je suis. Regarde moi Jed, tu as vu comme je danse ? Regarde quel dieu je suis sous l’effet de l’alcool, admire la beauté du spectacle de mon corps qui n’obéit plus à rien d’autre que lui-même. Et toi, Jon, me regardes-tu aussi ? La sueur s’écoule sur mon front, dans mon cou, sur le haut de mon torse imberbe dévoilé par l’ouverture indécente de ma chemise. Le voilà, l’étudiant en Lettres, le voilà, le garçon qui passe ses journées à penser. Regardez comme il tourbillonne, comme il se libère d’un cerveau trop lourd, comme il sue. Il n’est plus que matière, chair et eau en mouvement. L’eau s’en va. C’est le feu qui l’a remplacé, déjà. Un nouvel élément qui s’empare de moi. Je brûle, je suis une flamme chatoyante sur la piste de danse du bar-discothèque, et je me ploie au son des rythmes telluriques qui vibrent dans l’atmosphère. Me voilà masque, comme vous tous dans ce lieu d’apparences et de surface. Je jouis d’être masque, de me sentir vide. Vous ne sentez pas comme je suis léger ? Aussi léger que le feu… Je suis jeune, et je me consume sans y penser...
Dehors, il pleut. Le garçon rentre chez lui sous l’averse, et son cœur en braise s’imbibe des larmes du ciel. Un corps de feu mouillé de sueur et de pluie. Demain, il fera beau.