Note moyenne
Tours
Léopold
Je regarde distraitement ma copie. Je n’arriverai jamais à comprendre, je crois, pourquoi je bloque parfois sur des problèmes de devoir surveillé, alors qu’à la correction ils sont d’une facilité déconcertante, et qu’en exercice je les aurais terminés sans le moindre problème. Et je me retrouve pourtant avec seize et demi, alors même que la prof a conservé notre note sur quarante en la mettant sur trente, avant de mettre le résultat obtenu sur vingt. Ce n’est pas un manque de travail, puisque je n’ai pas grand-chose à faire d’autre que des exercices chez moi. Ce n’est pas un manque d’intelligence, puisqu’ils sont finalement faciles. Je ne crois pas que l’on puisse raisonnablement penser que c’est un manque d’assurance durant les devoirs surveillés, étant donné que je ne suis pas à proprement parler du genre à être stressé. Alors je ne comprends pas, malgré mes efforts pour trouver la faille. C’est la deuxième note moyenne que j’ai cette année. Ca ne doit pas durer. Jérôme, qui s’est installé à côté de moi faute de trouver une autre place, glisse un regard en coin vers ma feuille, et, dans un réflexe, je cache ma note en inclinant le papier. Il n’ose pas se pencher plus pour mieux regarder, et fait mine d’observer quelque chose d’autre. Finalement il me demande :
« Tu as eu combien ?
- Onze. »
Je ne lui demande pas combien lui a eu. Je ne lui montre pas non plus mon seize et demi. Non que je veuille le cacher. Au contraire, j’espère que, tout à l’heure, lorsque je poserai ma copie sur la table, il verra que je lui ai menti, et que devant un comportement si étrange il cessera de m’importuner. Ne pas lui montrer tout de suite la véritable note, car il prendra cela comme une plaisanterie, ce qui serait pire que tout.
« Pas mal ! J’ai eu sept et demi, moi…
- Pas terrible. »
J’ai hésité à répondre. Je me rends compte que j’aurais pu être beaucoup plus méchant, mais il se met à sourire.
« Ouais, c’est clair… M’enfin, c’est qu’un DS, et je ferai mieux au suivant.
- J’en doute. »
Mince, quelle réponse de merde. C’est ce seize et demi qui m’énerve, qui me fait perdre ma répartie. Ma réponse n’est pas compréhensible, il va me demander des explications.
« Pourquoi ? »
Et voilà.
« Parce que t’es nul. »
Bon, c’est un petit peu mieux. Il reste immobile, à priori choqué par ma réponse. Rien que d’imaginer la confusion qui doit régner dans son esprit, je sens le sourire me gagner. Je tente tout pour le réfréner, de la morsure de l’intérieur des joues aux yeux fermés, mais rien n’y fait, il fleurit doucement sur mon visage, et Jérôme, soulagé de voir que je plaisante, lâche un petit rire nerveux. Tout mon effet est ruiné, si ça se trouve il va jusqu’à penser que je l’aime bien. Les gens sont incroyablement inconstants ; on a beau leur prouver depuis des mois que l’on a pas la moindre affection pour eux, il suffit du moindre signe indiquant le contraire pour que l’espoir et les illusions reprennent pied dans leurs esprits. Quel besoin ressentent-ils de lier connaissance avec moi ? Est-ce que j’ai vraiment l’air d’en valoir la peine ? Je n’aurais pas cru. Je fais tout pour le contraire, aurais-je même tendance à dire.
« J’ai perdu plein de points à celle-là… »
J’arrête de répondre. Je fais tout de travers aujourd’hui. Il va penser que je suis son ami, que je l’aime bien, mais je m’en fous, j’en ai marre de ces échecs successifs. Je ne jette même pas un œil à la question qu’il m’indique, je mets mes bras sur la table et y enfouis ma tête. J’entends, comme perdue dans un lointain brouillard, sa voix qui dit quelque chose comme :
« Eh, c’est pas l’heure de dormir… » avec dans cette intonation traînante l’illusoire espoir que la réplique va me faire rire de nouveau. Crétin.
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