Bouche à Bouche
Dijon
Julian
Elle a répondu que oui. Et nous voilà dans ce petit café de la rue Berbisey, face à face. Elle, la brune aux yeux noirs et à la peau douce, fraîche comme un vent agréable et apaisant, ses lèvres pulpeuses, ses lèvres pulpeuses. Et moi, le garçon châtain aux traits délicats, les prunelles acajou enrobées de blanc sous des arcs sombres froncés happées par sa bouche, sa bouche qui m'appelle. Comment trouver le moment adéquat pour donner à quelqu'un un premier baiser ? C'est vrai quoi, je ne suis plus malade, il fait beau, presque chaud pour un mois d'Octobre si avancé, nous nous plaisons, du moins je suppose une réciprocité de nos sentiments à travers cette réaction mécanique de ses yeux qui s'écarquillent de joie chaque fois qu'elle croise mon regard. Ne ploie pas trop vite, petite Lola, laisse moi savourer la douceur de te désirer, de craindre mon échec, de m'impatienter, ne rend pas tout cela trop facile... Je la regarde parler, je ne sais plus vraiment quel est le sujet de la conversation. Il y a sa bouche, ses deux lèvres bombées et rouge tendre, couleur viande saignante, et j'imagine la pression molle et délicieuse de cette bouche si sensuelle contre la mienne, cette bouche que je voudrais croquer, manger, faire mienne. Evidemment, je ne bouge pas. Vous vous souvenez, je suis trop lâche pour ça. Je reste là, immobile, à la contempler. Elle est si rafraîchissante... un peu comme ce froid soudain sur ma jambe... Non, ça, c'est la moitié de mon verre d'ice tea que je viens malencontreusement de me renverser sur le pantalon, rien à voir avec elle. C'est froid, c'est mouillé, ça colle. A force de ne plus penser à rien d'autre qu'à elle, j'en oublie que je suis là, en cet instant, en cet endroit, réellement, je suis assis ici, dans ce café, dans cette rue, dans cette ville, sur cette planète, dans ce monde. Je suis là.Et je m'en fous complètement. J'ai seulement envie, après cette journée de cours fatigante, après ces dernières semaines pénibles, de ne plus penser à rien. De n'être rien d'autre qu'un mec de dix-neuf ans, presque vingt, de sentir mon coeur qui bat pour cette fille, de ne sentir rien d'autre que cette pulsation, et de ne penser à rien, à rien d'autre qu'à la manière dont je vais finir par l'embrasser, par l'embraser. Nous sortons du café. Il fait toujours beau et, sous la caresse du soleil, Lola ôte l'écharpe qui lui enveloppe le cou, dévoilant, me semble-t-il pour la première fois devant moi, sa gorge et sa nuque. Durcissement. Nous marchons un moment sans trop regarder devant nous. Elle va devoir rentrer à cause de son bus, je l'accompagne à son arrêt. On se revoit demain ? Avec plaisir. Echange de sourires rougis. Un ange passe, tandis qu'un vent léger joue avec les cheveux bruns de Lola. Le soleil fait reluire sa peau d'or veloutée, comme si les éléments eux-mêmes, docilement, s'attelaient à rendre plus magique encore cet instant, en parant Lola d'atours sublimes et divins, presque surnaturels. M'étais-tu destinée, petite déesse ? Serais-tu une égale de mon sang antique ? Finalement, je ne sais même plus si je suis un dieu ou non.
Le bus arrive, j'embrasse Lola, le bus s'arrête. Quoi ? Qu'est-ce qui vient de se passer là ? Lola me regarde bizarrement. Est-ce que l'on s'est vraiment embrassés ? Elle approche à nouveau ses lèvres tant désirées des miennes, et c'est un feu d'artifice qui explose dans ma tête. Une grande clameur qui s'élève et résonne entre les parois de mon crâne. Toutes les facettes de mon âme s'écrient en choeur : "Tu es heureux Julian, tu entends ? Tu es heureux !" C'est un véritable festival, de martèlements et de cris, un carnaval des pensées qui fusent. Comme s'il fallait à tout prix imprimer cet instant rare avant qu'il ne s'envole. Un tel tumulte dans mon cerveau, tant et si bien que, au final, je ne sens pas vraiment sa bouche contre la mienne.
Le bus s'éloigne. Mon coeur s'emballe. La plupart des gens ressentent puis pensent ensuite, analysant a posteriori ce qu'ils viennent d'éprouver. Pour ma part, c'est l'inverse : je pense, et je ressens après. Lola m'adresse un signe de la main depuis la fenêtre, puis disparaît progressivement de mon champ de vision.
Lentement, le réel me revient. D'abord la lumière et la chaleur des rayons du soleil, puis la tache froide de l'ice tea renversé sur ma jambe, sur laquelle le vent appuie, et cette raideur un peu plus haut, et mon coeur, enfin. Mon coeur qui bat.
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